Les Découvertes de M. Queurenbois (chapitre XII)

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CHAPITRE DOUZIEME

CHAPITRE DOUZIEME

Où M. Queurenbois découvre que l'état d'être mort accorde au défunt toutes vertus qui lui manquèrent vivant, et que le deuil peut ne révéler qu'externe contrition.

De la déconvenue qu'elle jugea offensante pour sa qualité d'épouse légitime, Pélagie gardait, à l'égard de M. Queurenbois, une rancune nette.
— Madame a grand tort de se faire de la bile, répétait Berthe, Monsieur a toujours été drôle, un vrai sauvage.
— S'il m'avait prévenu de son caractère quand il m'a épousée ! répondait Pélagie dont la mémoire paraissait ne garder nulle trace de ceci, que si l'un avait épousé l'autre, l'initiative venait du corsage rose plutôt que du célibataire récalcitrant.
— Je ne l'aurais pas pris pour mari sûrement, reprenait Berthe.
Elle ne croyait pas nécessaire d'ajouter qu'elle se fût, par connaître, aisément laissé prendre pour épouse, si M. Queurenbois avait fait mine d'y songer.
— Il ne s'excusera même pas, soupirait Pélagie, lasse de ne point trouver prétexte à rompre le jeûne du silence par des reproches bien sentis.
M. Queurenbois, en effet, dès la première question demeurée sans réponse parut trouver très normale la cessation brusque du babillage de son épouse. Il adressa ses réflexions à Mal Vu qui, le museau sur le genou de son maître et It queue battant le plancher, f c-çuiesçait aux propos.
Cette acceptation, si détachée, d'une quarantaine qu'elle voulait vengeresse, fit concevoir à Pélagie plus de dépit que de jouissance. Aussi fut-elle fort aise, un matin, de trouver l'occasion de fondre en larmes, ce qui amena, ainsi qu'elle l'espérait, l'interrogation de M. Queurenbois sur la calamité courbant cette épouse éplorée.
Pélagie hoqueta.
— Le oou... cou... sin... Thé... Thé... Théodule... qui vient de mourir.
— Bon débarras ! répondit froidement M. Queurenbois.
— Oh ! Alexandre ! comment peux-tu parler ainsi d'un défunt !
— Ce défunt n'était-il pas une jolie fripouille ?
— Tu exagères.
— N'a-t-il point rendu sa femme malheureuse ?
— Il la battait bien de temps en temps, mais à présent il est mort.
— Est-ce qu'il n'a pas manqué de passer en justice pour faillite frauduleuse ?
— Je crois qu'on a raconté quelque chose dans ce genre-là, mais il n'est plus, le pauvre cher homme !
— Ce pauvre cher homme n'at-il pas laissé sa femme élever toute seule ses trois gosses, sous prétexte qu'il n'avait pas la fibre paternelle développée ?
— Peut-être, mais i... i.. il est mort, Alexandre !
— Cet état lui donne sans doute toutes les qualités qui lui firent absolument défaut de son vivant.
— Il faut respecter les trépassés.
— Voici qui me donne une furieuse envie de le devenir au plus tôt.
— Ne plaisante pas de la sorte, la famille, c'est sacré.
— Sacré Théodule, pensa M. Queurenoois qui ne voulut pas charger davantage la mémoire du cousin qu'il se rappelait fieffé ivrogne, mauvais coucheur et d'une honnêteté étonnamment élastique.
— Après tout, se dit-il, pourquoi chicanerais-je à Pélagie un souvenir qu'elle embellit avec tant d'ingénuité.
« Théodule fut une franche canaille et d'un cousinage remontant à une branche généalogique assez éloignée du tronc familial,
mais Pélagie et lui ont joué aux jeux innocents. Les rappels d'enfance possèdent une puissance telle, qu'ils parent la vérité la plus obstinément laide et la déguisent à la mode de leur jeune âge.
« Pélagie voit Théodule d'après la photographie qu'elle en possède, habillé en marin « Le Vengeur » et tenant à la main un cerceau. Ne lui abîmons pas Théodule. »
L'ombre du cousin profita de cette bonne volonté de M. Queurenbois pour emplir la maison. Elle avait rendu la parole à Pélagie qui rattrapait, par un verbiage de circonstance, son mutisme exaspéré.
— Il va falloir prendre le deuil, annonça-t-elle à M. Queurenbois. Pour toi, un crêpe au chapeau, un au bras, ce sera suffisant, Théodule n'étant qu'un arrière-petit-oousin.
— Ni au biceps, ni sur le crâne, répondit posément M. Queurenbois. Je refuse de participer à l'attirail extérieur d'une manifestation d'affliction n'étreignant nullement mon cœur.
— Ce n'est pas possible, Alexandre. Que dira de toi la famille de Théodule ?
— Elle dira : Alexandre est le seul type courageux qui ose avouer ce que nous nous contentons de penser.
— Tu n'en sais rien.
— Il est tout de même impossible d'admettre, qu'à moins de reprendre à son compte la profession de foi de Mme Sganarelle, la veuve de Théodule ne pousse pas un ouf libérateur.
— Elle saura se tenir mieux que cela, j'en suis sûre.
« Quant à moi, une chose me tracasse, c'est de savoir comment une femme porte le deuil d'un arrière-petit cousin.
— Es-tu absolument convaincue que Théodule se trouvait exactement à l'intersection de la ramure généalogique où nichent les arrière-petits cousins ?
— Parfaitement. Mon grand-père Célestin a eu deux fils et deux filles, dont l'une est morte sans s'être mariée. L'autre a épousé Anselme Barbieux qu'elle a perdu et qui lui a laissé un enfant. C'est alors qu'elle a convolé en secondes noces avec Baptiste Tondoux, qui avait déjà deux garçons d'un premier lit. Ensemble ils en ont eu un autre dont la femme était une demoiselle Tardiveau, la sœur du maçon qui était le père de Théodule.
— Oh ! ma tête ! Pélagie, tu m'émerveilles ! Au moyen de quel fil d'Ariane retrouves-tu Théodule dans ce salmis généa logique ?
— C'est simple pourtant. Mon grand-père Célestin...
— Non Pélagie, grâce je t'en conjure, je préfère accepter, les yeux clos, le cousinage de feu Théodule.
— Cela ne m'apprend pas de quelle façon il me faut porter le deuil, s'inquiéta de nouveau Pélagie. — N'as-tu pas là-dessus un de ces merveilleux traités de savoir-vivre où sont réglés tous les gestes que l'on est tenu d'accomplir à chaque événement de la vie, si l'on veut être déclaré du monde ?
— Ah ! s'exclama Pélagie, soudain illuminée ; j'ai lu quelque chose comme ça dans "La Cueillette" d'un des derniers numéros tte La Mode d'après-demain. Je vais voir.
Pélagie se mit à parcourir fiévreusement "La Cueillette" parmi les réponses de Zizi à Fleur en Bouton et de Tata à Petit Glaçon embrasé.
Elle eut un cri de triomphe.
— Ça y est ! J'ai trouvé !
Elle lut à haute voix : Carnet de bal à Peau de satin :
« Le deuil d'un parent éloigné se porte de un à trois mois, selon le degré d'intimité qu'on a eue avec lui. Le crêpe n'est pas de rigueur, un petit noeud si l'on y tient, mais une tenue sombre peut être suffisante. Voici la recette des cornichons : brossez-les fortement...
— Ça ne m'intéresse plus, interrompit Pélagie.
— Moi, ça commençait à m'intéresser, rétorqua M. Queurenbois. Mais, tu vois, Carnet de Bal me permet une tenue sombre. Te voici rassurée.
— Oui... c'est-à-dire... enfin...
— Va, ce gaillard de Théodule sera dignement embarqué pour l'autre monde arrosé de l'eau de tes larmes, lui qui goûta si peu, dans sa vie, ce liquide saumâtre.
Le lendemain.. M. Queurenbois surprit Pélagie en contemplation devant un de ses chapeaux. D'une main hésitante, elle cherchait à placer, parmi un fouillis déjà imposant, le petit nœud autorisé par Carnet de Bal.
— Tu es donc fixée à présent, interrogea M. Queurenbois, sur le degré d'intimité que tu avais avec Théodule ?
— Ce sera plus convenable, affirma Pélagie.
Elle se décida, planta le nœud de crêpe en haut de l'échafaudage. Il s'y mit à trembloter, comme secoué d'une danse de Saint-Guy subitement attrapée.
M. Queurenbois accompagna Pélagie aux obsèques, désirant se rendre compte des honneurs posthumes décernés à Théodule.
Sous ses voiles, la veuve évoquait le défunt.
— Il avait des défauts, mais au fond il n'était pas mauvais. Il était surtout faible de caractère.
— Plus que de ses poings, songeait M. Queurenbois.
Mais toute la théorie des cousins, cousines, neveux, nièces et autres collatéraux célébraient à leur tour le los funèbre de Théouu!e que, vivant, ils jugeaient avec quelque sévérité.
Doué d'un ravissement intérieur, M. Queurenbois découvrait, en leur chœur alterné, les mérites nouveaux du défunt qu'il juxtaposait avec les jugements d'autrefois.
— Ce pauvre Théodule ! (Un beau dégoûtant)...
— Ma chère Marie, nous preInons part à votre chagrin (ce qu'elle est bien débarrassée, la chère Marie).
— Ce n'était pas un méchant homme (il ne tapait la tête des siens que lorsqu'il était saoul. Par malheur, il l'était cinq jours sur sept.)
— Dire que je l'ai vu bien pointant il y à huit jours à peine (même que ce cochon m'a emprunté cent sous que je n'ai pas oser lui refuser, et qu'il m'a laissé les consommations à régler).
— Je l'ai connu tout petit, nous étions camarades d'école (une petite brute déjà, chipeur et mouchardeur).
— Ce que c'est que de nous !
Nous sommes vite partis, (bon voyage, il y a longtemps que t'aurais dû faire ton paquet)...
— Un parent de moins dans la famille (et une crapule également)...
Le cortège s'ébranla aux saluts respectueux des passants, à l'arrêt des véhicules qui s'amoncelaient pour laisser passer Théodule.
Au champ de repos, il y eut un discours très bien. Théodule y fut changé en petit saint. Bouleversés pour de bon, les assistants cornmençaient à se croire ooupables d'avoir émis sur le cousin Théodule des jugements empreints de trop de sévérité.
Une fois terminée la cérémonie, et Théodule laissé seul, les assistants s'égrenèrent. Mouillée de sanglots expiirants, la famille se forma en bloc serré pour se diriger vers le marchand de vins où l'aramon devait désaltérer les gorges, et le brie raffermir l'estomac, on attaqua vigoureusement le brie, on sécha loyalement quelques bouteilles. Feu Théodule perdait de son prestige. Il apparaissait à présent aux assistants, comme un bon zigue bavard et rigoleur, qui aurait mis son auréole sous son bras.
— Ce vin est rudement sympathique, affilrmait un cousin. — Quel malheur que Théodule ne soit pas là ! riposta la veuve, lui qui aimait tant le petit blanc.
— Ah ! oui, il tenait le coup.
Les propos s'égayèrent sur cette reconnaissance de la capacité de réservoir accordée à Théodule.
— Tu te souviens, Pélagie, reprit la veuve, de cette fois que tu nous chanté la cihanson du Pauvre marin.
Elle se mit à fredonner les premiers mots de la romance.
— Chante-nous-la, tiens, émit un beau-frère, ça fera plaisir à Théodule.
Il y eut un moment de flottement, Pélagie minaudait, se faisait prier.
Sur son chapeau qui penchait, le petit nœud de crêpe grelottait, pris sans doute de fou rire.
— Vas-y ! reprit la famille avec ensemble, ça fera plaisir à Théodule....
Epanoui, M. Queurenboiis vit Pélagie se dresser, et se dandinant appuyée des deux mains à la table, pleurnicher la chanson chère à Théodule.
Avant de s'embarquer
Pour un lointain voyage,

A tout ce qu'il aimait

Le marin dit adieu...
Le refrain fut repris en chœur.
— Les mânes du défunt préféraient peut-être finir le litre, songeait M. Queurenbois. néanmoins ils se montrent certainement touchés de l'intention.
Il fut assuré que feu Théodule était sûrement joyeux comme une petite folle, en entendant le cousin Pamphile s'écrier :
— Non elle est trop triste, celle-là, une plus gaie.
Et il entonna :%% Qu'on verse à boire,
Encore un coup...!

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