Les Découvertes de monsieur Queurenbois (chapitre V)

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CHAPITRE CINQUIEME
Où M. Queurenbois découvre l'inutilité de l'utilité, l'utilité de l'inutilité, et que l'esprit de possession sommeille au cœur de l'homme.

— Berthe, coulez voir le baromètre du père Dubois, Monsieur va sortir.
Chaque jour, de cette consultation prudente, Pélagie préludait à la promenade de son époux.
A l'allongement de ses jambes maigres, Berthe s'élançait vers la maison du père Dubois, située à l'angle de la rue paisible qu'habitait M. Queurenbois.
Opticien retraité, l'honorable M. Dubois conservait la hantise de son ex-négoce. Aussi avait-il accumulé autour de sa maison les appareils à prédire la pluie, la grêle, les bourrasques ou le calme plat. Dans son jardin, qu'il arpentait une lorgnette à la main, ce gros petit homme, à l'allure de poète congestionné, condamnait ses arbustes à ressembler à des jumelles ou à des pince-nez. La porte d'entrée se surmontait d'un sablier symbolique, et au-dessus de la sonnette, un baromètre en cage renseignait les passants sur l'état probable et futur de la température.
C'est vers son cadran que le nez levé Berthe demandait aux aiguilles si elles se décidaient pour un beau fixe, un variable ou une tempête. Munie du renseignement, elle revenait, toujours courant, le rapporter à sa maîtresse.
Quand le baromètre marquait obstinément le beau fixe, Pélagie insinuait à M. Queurenbois :
— Alexandre, tu ne prends pas ton parapluie ? Le temps peut changer.
La réponse inclinant vers le variable, Pélagie s'affirmait plus persuasive :
— Alexandre, si tu prenais ton parapluie
Mais à l'annonce d'une tendance à la pluie, au vent, à la tempête, elle ordonnait :
— Alexandre, prends ton parapluie.
Et elle accrochait le parapluie au bras d'Alexandre, consciente d'accomplir une mission de terre-neuve, auprès d'un être distrait, voué à toutes les catastrophes.
M. Queurenbois, qui venait de confronter l'honnêteté féminine et la fidélité conjugale avec les ordonnances du Code, connut, de la sorts que ce volume plein d'humour lui avait conté une blague de plus.
Ayant, sur la foi de ses articles, contresigné le serment d'offrir à Pélagie, non seulement l'hospitalité mais une protection chevaleresque, il s'apercevait, tout à coup, que la personne protégée, en l'occurrence, était le protecteur.
Pélagie laissait déborder l'instinct maternel sommeillant au cœur de toute amante, et son époux s'en trouvait submergé.
Jusqu'à cette époque de sa vie, M. Queurenbois ne s'était point imaginé qu'il pût se croire un héros. Pélagie lui fit mesurer la pro fondeur de l'imprudence folle qui le livrait, sans défense, aux aléas des intempéries.
Aidée de Berthe qui, elle aussi, donnait libre cours aux mêmes instincts, jadis réfrénés par la volonté d'indépendance de M. Queurenbois, Pélagie se jura de vaincre la négligence avec laquelle son époux défiait le sort, avant qu'elle ne le prît sous un protectorat, usurpé envers et contre la loi conjugale.
M. Queurenbois connut dès lors que sans qu'il s'en fût douté, son célibat s'était montré une période où il avait chaque jour bravé quelque péril. Dédaigneux du parasol, insoucieux du foulard, sortant quand l'envie l'en prenait, rentrant lorsqu'il y songeait, il apprit que de la pneumonie aiguë à la gastralgie chronique, il bravait les maladies les plus diverses et calamiteuses.
Armé de cette affirmation, il sonda son courage et s'en éblouit.
— J'aperçois, pensa-t-il, que la vaillance du héros somnole sous le plus calme gilet tendu, sur le ventre rondelet du plus pacifique citoyen. Il n'est pas étonnant qu'il suffise de changer un parapluie en sabre, un chapeau melon en képi, pour que toutes les vertus civiles acquièrent, sur-le-champ, un aspect guerrier.
« Puisque je doute d'exercer militairement à présent la dose martiale d'héroïsme, qu'implicitement ma douce Pélagie daigne me reconnaître, je m'enorgueillis d'avoir un tel dédain de mon individualité, par ailleurs assez complaisamment civile.
« Cette femme d'intérieur possède des qualités appréciables pour l'homme d'extérieur que je suis, quotidiennement. Je tremble presque, désormais, de mes audaces passées. »
D'un cœur ému. M. Queurenbois accepta le foulard que Pélagie le supplia d'adopter, en prévention d'une diphtérie possible, les gants qu'elle l'adjura de garder contre l'attouchement des microbes tenaces, le tricot qu'elle lui fit promettre de ne jamais quitter, et le parapluie qu'elle l'implora de ne poser en nul endroit, dans la crainte d'un oubli malencontreux.
Par malheur, quelques jours de suite, M. Queurenbois s'encombra de son parapluie, sans que la plus légère ondée l'eût effleuré. De plus, il dut revenir sur ses pas à trois reprises, fort tourmenté, ayant oublié l'objet au café, contre un banc du Mail et près du comptoir de Mme Blanchon, la marchande de journaux. Il en conçut des doutes sur la sagacité atmosphérique du baromètre du père Dubois. Comme par surcroît, il attrapa un violent mal de gorge certain jour qu'il s'était emmitouflé jusqu'aux yeux, il commença de prendre quelque défiance des précautions de Pélagie.
D'ailleurs. M. Queurenbois constatait qu'elles se multipliaient, au fur et à mesure qu'il y cédait. Il s'apercevait que la terreur des épidémies, le souci de la régularité des repas, l'inquiétude d'un teint brouillé, d'un bâillement ou d'un mauvais rêve composaient un fardeau diablement pesant. Les recommandations, les conseils, les apitoiements, les attendrissements, constituaient un réseau de plus en plus ténu qui se resserrait jusqu'à bientôt l'étouffer.
Tout à coup, il se rendait compte que sa plus grave imprudence était certainement de s'y être laissé choir.
Quand il essaya d'expliquer àPélagie qu'il lui serait agréable de prouver encore, de temps en temps, quelque témérité, elle sourit, d'un sourire élégiaque, à donner envie de mordre. Ensuite, comme M. Queurenbois précisait, affirmant un désir impérieux de ne pas être choyé avec tant de rigueur, Pélagie ouvrit des yeux stupéfaits. Abandonnant les bigoudis qu'elle se trouvait en train de délivrer, elle s'écria, pathétique :
— Ah ! Alexandre, ce n'était guère la peine que je t'épouse si ce n'était pas pour te soigner !
N'ayant point envisagé le matrimonial sous cet aspect d'infirmerie, M, Queurenbois demeura coi de la découverte, ce qui sembla accorder la victoire à Pélagie.
Elle reprit, indulgente :
— Tu ne sais pas ce qui t'est utile, il faut bien qu'on le sache à ta place.
M. Queurenbois parut se résigner, mais il s'aperçut, à cette minute précise, qu'il n'accordait plus aucun prestige à une utilité au nom de laquelle la moitié du genre humain, qui en l'occasion se prétendait la moitié de lui-même, rêvait de l'emprisonner dans son entier.
Au bout de peu de temps, le mari de Pélagie découvrit qu'il sombrait, petit à petit, dans une ingratitude dont chaque jour calmait le primitif remords. Il s'y enfonça bientôt avec une sécurité de plus en plus consciente et résolue.
-— Pourquoi, se demanda-t-il, faut-il que je ne sache aucunement gré à Pélagie de ses tendres inquiétudes, car, en vérité, je dois me l'avouer, des soins dont elle m'accable, je ne sens plus que l'accablement.
Pourtant la, rébellion intérieure de M. Queurenbois ne s'extériorisait guère, n'arrivant sans doute pas à la hauteur de son ingratitude. Il n'osait pas, en face de cette protégée acharnée à le protéger, et, qui, malgré son offre officielle, ne réclamait nullement son assistance, revendiquer le piment du danger. Passivement, il s'enroulait dans le foulard, quitte à le retirer sitôt le seuil franchi, acceptait la vérification de l'oubli possible du mouchoir, changeait de veste ou de chapeau selon la couleur du zénith, et ne risquait, pour le retour, que quelques minutes de retard.
— Suffirait il, s'inquiéta-t-il à la fin, de vivre deux sous le même toit pour que, fatalement, la volonté de l'un use celle de l'autre chaque jour davantage, à la façon de la pierre creusée par la goutte d'eau ?
« Pélagie me témoigne une affection touchante. Pourquoi sa sollicitude ne laisse-t-elle nulle place à la moindre apparence de liberté ?
« N'y aurait-il point moyen, réservant les grandes routes de l'existence, de garder, chacun à part soi, dans une encoignure du jardin bien ratissé de la vie commune, le buisson échevelé de la fantaisie, couvert de fraîches fleurs à demi sauvages ?
« L'abondance des préceptes de l'utile, mis en œuvre par Pélagie, me donne l'irrésistible goût de l'inutile. Je ne me connaissais ni poète, ni rêveur. Je me croyais doué d'une dose de sagesse due à mon âge rassis. Or me voici possédé du désir de recevoir la pluie à ma guise, de marcher dans le vent le cou à l'aise, de braver l'insolation, de dire ou faire mille chose folles et gaies. Si cet état s'accentue, je deviendrai peut-être un vieux monsieur excentrique.
« A qui d'ailleurs, sinon à moi, ferai-je le reproche d'une jeunesse perdue qui remonte en sève tardive, à propos d'une indépendance sacrifiée ? Il n'est que temps de m'apercevoir que ce doit être bon de goûter sans remords la joie du soleil, le parfum d'une rose, la caresse d'un rayon perçant une branche dégoulinante de perles de pluie, en se moquant du temps, de l'heure, de la température, en oubliant que le miroton refroidit et que l'on a laissé le parapluie à la maison.
« Maudit engin ! symbole de servitude ! s'écria M. Queurenbois en secouant celui dont on l'avait nanti cet après-midi-là.
— Mais vous n'avez pas osé le refuser, ricana une voix près de lui.
— Hein ! sursauta Queurenbois, Incrédule aux apparitions extraterrestres, il se demandait d'où lui tombait une réponse aussi précise.
Il aperçut alois Jantou le chemineau qui, tout à l'heure, ayant reçu des mains de Pélagie, l'aumône hebdomadaire, et assisté à son départ, l'avait suivi jusqu'au bord de la rivière où ils se trouvaient maintenant tous deux.
— Vous n'avez pas osé, reprit Jantou clignant d'un de ses yeux gris, et indiquant d'un geste de sa tête embroussaillée de cheveux roussâtres, la direction de la maison de M. Queurenbois.
— Jantou, dit M. Queurenbois soulageant son cœur, tu méprises les servitudes des civilisés. Sans souci des intempéries, tu dédaignes les foulards, l'habit de tous les les jours et le vêtement de cérémonie, la défroque dont nous couvrons nos misérables anatomies. et tu ignores le parapluie !
— Oui, oui, faisait de la tête Jantou rigoleur.
— Eh bien ! s'écria solennellement M. Queurenbois, de ce jour, je me mets à ton école. Je fais le serment de me fiche, comme d'un noyau de cerise, des déclarations du baromètre de ce vieux toqué de père Dubois.
« Pour commencer l'apprentissage de l'indépendance, foin du parapluie ! En signe de révolte, voilà ce que j'en fais. »
La phrase n'était pas terminée que M: Queurenbois précipitait le parapluie dans la rivière et, triomphant, se tournait vers Jantou, quêtant une approbation.
Mais il l'entendait s'écrier :
— Ah ! Si vous n'en voulez plus, c'est pas des choses à faire.
Et comme la rivière se trouvait peu profonde, il le voyait se précipiter s'aplatissant sur le sol, et, avec son bâton attirer à lui le parapluie, pour l'essuyer pieusement.
(à suivre).

Les Découvertes de monsieur Queurenbois (chapitre IV)

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