Des racines et des hommes (Adrien Le Corbeau et le Gigantesque)

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LES ECRIVAINS SACRIFIES


SUR LA MORT MISERABLE
D'ADRIEN LE CORBEAU
VICTIME DE SA VALEUR

Par Edmond Haraucourt

Il y a peu de mois, un romancier bel, d'un incontestable mérite, André Baillon, venu en France dans l’espoir d’y trouver une fortune meilleure, mourrait de faim. Aujourd’hui, un écrivain français, d’une valeur littéraire plus incontestable encore, auteur d’un livre que certains tiennent pour un chef-d’œuvre, vient de mourir à son tour dans la plus extrême détresse : atteint d’un mal qui ne pardonne pas., Adrien Le Corbeau a agonisé pendant un trimestre, sans ressources, visité par de rares amis.
Si les ouvrages d’Adrien Le Corbeau n’ont jamais attiré la faveur du grand public, il faut reconnaître qu’ils ne la sollicitaient guère. Philosophe plus que romancier, il traitait dans une langue sonore mais austère, dont la tenue s’apparente à celle du grand siècle, des sujets ordinairement trop graves pour séduire la foule ; à la gravité des thèmes choisis, il ajoutait la sienne propre, sans nul souci de plaire à ses lecteurs éventuels. Il était le solitaire qui pense, qui cherche, qui rêve aussi, regardant au delà des contingences immédiates, prolongeant ses idées jusqu’aux plus lointaines perspectives, voyant trop vaste pour que ses visions fussent à la portée de tous.


***

Il avait débuté assez tard, dans le monde des lettres ; durant des années, nous l’avions vu remanier son premier livre, qu’il ne se décidait jamais à livrer au public. Si l’estime de quelques-uns est une récompense, l’auteur fut bien récompensé : plusieurs, et je m’honore d’en être, trouvèrent son livre admirable. Je persiste à le croire tel.
Le Gigantesque était simplement l’histoire d’un arbre plusieurs fois millénaire ; depuis le jour où les brises tropicales emportent à travers l’espace une semence qui peut-être va périr mais qu’un hasard recueille, jusqu’au jour où l’arbre géant et vieux de trente siècles tombe sous la hache de l’homme, un drame grandiose se déroule ; devant l’éclosion du colosse végétal, devant sa lente vie et devant sa mort, Le Corbeau a su nous émouvoir de respect et de pitié, si intensément que l’homme se sent mièvre et piteux en présence de l’arbre. La hantise de ce philosophe n’est-elle pas une mise au point du ridicule orgueil humain ? Il voit grand, et nous voit petits. Il a l’obsession, dirait-on, de nous traîner au cœur de la nature et de nous y écraser de la magnificence qu’elle déploie et de l’énormité qu’elle est.
Quel que soit le sujet qu’il traite, la même impression se dégage, double : infirmité de la créature, immensité des forces qui l’encerclent. Cette préoccupation est si constante en son esprit, et si sincère, qu’il a réussi, dans son dernier livre, l’extraordinaire tour de force d’écrire trois cents pages parfaitement précieuses sur la conjonction charnelle de deux êtres jeunes et beaux, vierges, qui se donnant l’un à l’autre, sans que la narration de leurs gestes ou de leurs réflexes perde un seul instant son caractère auguste ; en d’autres termes, Le Couple nu est, si l’on veut, l’histoire d’une nuit de noces, le roman méticuleux d’un Daphnis et d’une Chloé, transposés dans notre atmosphère moderne, pour y découvrir ensemble leur mission divine et pour l’accomplir sous nos yeux. Les lecteurs curieux d’émotions salaces risqueront fort d’être déçus s’ils s’aventurent à couper les pages de ce livre où tout est dit, mais avec une sérénité si noble qu’elle ne laisse pas la moindre place à la possible intrusion d’une gaudriole quelconque.


***

Le pauvre Le Corbeau, en écrivant Le Couple nu avec une telle sévérité n’a même pas songé qu’il allaient encore une fois passer à côté du succès, et même du pain quotidien. Ne disons pas qu’il en est mort, ce serait trop dire. Son décès n’a pas eu pour cause unique la misère. La vérité brutale est qu’il nous quitte et disparaît, en plein milieu de sa carrière, laissant derrière lui un des plus beaux livres de ce temps, à peine connu : Le Gigantesque.
« Un livre bien connue de vous, de moi, et de nos trois amis, écrivait Baudelaire, ne peut-il pas à bon droit être dit un livre célèbre ? »
Signé de Maeterlinck, celui-ci serait lu dans le monde entier, et il aurait sa place entre La Vie des abeilles et Le Temple enseveli. Mais l’auteur est tombé d’inanition, avant d’avoir conquis le prestige qu’il faut détenir pour faire agréer un livre grave.

Edmond Haraucourt.


Comoedia, vendredi 17 juin 1932, p. 1.



Note additive du Préfet maritime
Nous aurons l'occasion de dire un jour ici ce que révéla Aurèle Patorni des activités secrètes d'Adrien Le Corbeau.
Un indice : cela concerne Guy de Maupassant.
Autre indice : ça n'est pas la première fois que la Pléiade avale des couleuvres. Ni la dernière.
Adrien Le Corbeau en sort grandi, comme il se doit, mais tout aussi ombreux et mal connu.

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