Eaux-fortes de Buenos-Aires (Roberto Arlt)

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Les éditions Asphalte, spécialisées dans les lettres d'Amérique latine, ont publié cet automne la pièce qui manquait aux lecteurs francophones de l'oeuvre de Roberto Arlt, les fameuses Aguafortes Portenas. Ces remarquables pages issues de la presse placent Arlt au rang des meilleurs chroniqueurs de son temps, aux côtés de Francis de Miomandre, du Suisse Henri Roorda et des journalistes de la Mittle Europa, tous mi-artistes mi-philosophes, qui ont fait la preuve que la chronique est une affaire de ville et que la grande préoccupation des chroniqueurs fut toujours le devenir des esprits et des âmes en milieu urbain. Les chefs-d'oeuvre d'Arlt n'ont d'ailleurs pas d'autre sujet depuis 1926 et son Jouet enragé.
Dans ses Eaux-fortes de Buenos-Aires sont étudiés avec un esprit aussi drôle que pénétrant l'homme bouchon (qui toujours flotte), celui qui donne à tous raison, les petits propriétaires voleurs de briques, les femmes sans nulle joie, etc. Ce sont les mentalités des uns et des autres qui sont passés à l'acide du graveur, cet acide qui ronge les rapports entre les hommes, les quartiers au splendeurs passées et les existences tragiques vouées à la misère ou au travail incessant.
Mais l'attention d'Arlt ne se porte cependant pas qu'aux sombres tableaux. Parfois des curiosités le happent qui portent à la réflexion, à la pensée nuageuse et douce, comme ces boutiques de réparation de poupées, qui pourraient bien signaler une pingrerie, ces adeptes de la vie contemplative (le clochard ou le fréquent "homme à maillot ajouré"), sans oublier les inépuisables ressources du lunfardo, l'argot de Buenos-Aires, mélange typique produit par les exilés européens, qui excite diablement l'écrivain.
Dans ses papiers lancés avec beaucoup d'énergie et dans cette langue pleine de ressort qui est celle du journalisme moderne, ressort redoublé par les singularité de la langue portena (de Buenos-Aires), Roberto Arlt a produit des chefs-d'oeuvres incomparables d'intelligence et de sensibilité. Qu'on se rende au "Soliloque du célibataire", et l'on verra :

"Je regarde mon gros orteil, et je me réjouis (...) Je travaille juste ce qu'il faut pour vivre, sans avoir à emprunter à qui que ce soit, et je suis pacifique, timide et solitaire. Je ne crois pas aux hommes, et encore moins aux femmes, mais cette conviction ne m'empêche pas de rechercher quelquefois la compagnie de ces dernières, parce que l'expérience s'affine à leur contact et, en plus, il n'y a pas de femme, aussi mauvaise soit-elle, qui ne nous fasse indirectement quelque bien."


Qu'il soit clair enfin qu'à l'Alamblog, on n'a pas lu de meilleur livre, de livre plus enthousiasmant, depuis des mois.


Roberto Arlt Eaux-Fortes de Buenos-Aires. Traduction d'Antonia Garcia Castro — Paris, Asphalte, 272 pages, 18 €



Asphalte éditions
2, rue Balny-d'Avricourt
75017 Paris
01 43 80 63 52

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