Michèle et la laideur

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Ma chemise, que je fais glisser de mes épaules, tombe et figure à mes pieds une margelle enneigée que piétine une Vérité sombre. J'aperçois des membres longs, un cou grêle, des seins haut perchés ; le ventre me fait honte. Je ramasse ma chemise de nuit. Ma chère, le jugement est rendu ; il est sans appel, et voici le verdict : REFUSEE. L'échec t'attend.
Avant de me coucher, je tourne un feuille du bloc posé sur ma table de travail. Aucune des pages n'a servi ; on ne me téléphone pas ; personne ne me fixe de rendez-vous ; à vingt-huit ans, je n'ai pas de relations. Ma vie s'effeuille sans laisser de trace. Chaque soir, cette page vide me rappelle mon impuissance à m'accepter et à m'adapter. Aujourd'hui, mardi 4 octobre, j'ai eu deux contrariétés qui se traduiront dans l'avenir par des désagréments sévères, je n'en doute pas : mais quand ? Faute de moyen de prévoir l'échéance, je ne vois rien à inscrire sur mon bloc.




Michèle Lacrosil (1911-2012) Cajou. - Paris, Gallimard, 1961.

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