Le prolétariat administratif selon Léon Frapié (1924)

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Le Prolétariat administratif

Dans un établissement de nuit, comme, à grands yeux ébahis, je contemplais le gérant, il s'approcha de ma table :
— Non, monsieur, dit-il, vous ne vous trompez pas ; c'est bien moi le sous-chef de ministère à qui vous avez eu affaire pour cette question si compliquée de jurisprudence.
« Vous me voyez dans mon métier d'appoint, car, aujourd'hui, l'on ne saurait vivre de la seule profession d'employé.
« Les appointements d'avant-guerre ont simplement été doublés, mais le fisc nous en rogne une part appréciable. L'individu à appointements fixes, en même temps qu'il ne peut se défendre contre les assauts de la vie chère, offre des facilités bien agréables à l'impôt. Alors que d'innombrables gens trichent, plus ou moins, nous n'y coupons pas d'un centime. Nous trinquons deux fois pour le même objet, en acquittant une contribution différente pour notre retenu et pour notre traitement qui ne font qu'un.
« Alors, l'employé qui, au lieu d'intriguer, paie honnêtement aussi le travail dont il est débiteur et qui fait aussi son devoir d'être chef de famille, — l'employé ordinaire se trouve dans une tragique situation qui l'oblige à sortir de la routine si joyeusement décrite par les littérateurs. Toutefois, je ne suis pas partisan des manifestations dans la rue... Mais, pardon... »
• Mon interlocuteur était un homme de cinquante ans, avec une longue figure pensive d'intellectuel. Chez ceux qui ont la grande compréhension sensible, les études classiques impriment à la physionomie une expression qui ne s'efface pas. Les humanités mettent du ciel au frant (1) et dans le regard.
Le gérant, à cause de l'affluence tapageuse, aidait les garçons à desservir et à essuyer les tables.
Après l'interruption nécessaire, il reprit :
— Cette fonction un peu spéciale a eu ma préférence, parce qu'il a été accepté que je gardasse ma tenue de bureau : la redingote et la cravate noires.
Ainsi, je reste moi-même, je ne me sens pas déguisé, — l'habit aurait été aine livrée pour moi qui ne suis plus de la classe où l'on va en soirée.
« C'est vraiment l'idéal. Je quitte le ministère à six heures, je dépose ma serviette de cuir, je préside au dîner, — puis, pour l'entourage et pour les enfants, je me rends à mon cercle, jusqu'à deux heures du matin.
« Je retire seulement ma Légion d'honneur. Car on nous la donne plus facilement, à mesure que s'abaisse notre niveau économique. On nous la fourre même de force, par combinaison.
« Cette fin d'année où j'apportai à la maison le ruban rouge, au lieu d'obtenir le poste plus avantageux auquel me donnait droit mon ancienneté, ma femme atterrée dut mettre en gage les bijoux de famille, insignes de sa modeste bourgeoisie, — car les enfants, entre autre ironie, réclamèrent aussitôt le remplacement de mon pardessus un peu trop déshonorant par sa vétusté. Le prestige de ma décoration a, du reste, été une des causes de mon entrée ici... Mais, pardon... »
Des couples, si jeunes et si insolents, hélaient le gérant :
— Dites donc, mon brave ordonnateur, vous ne pourriez pas torcher ce marbre un peu mieux que ça ?
Chaque fois qu'une voix. féminine le cinglait, son front redressé semblait affirmer une double dignité : la sienne et celle de la jeune personne.
Il me fit légèrement pâlir.
— J'ai quatre enfants, monsieur, dont trois filles.
« Alors, il faut un appartement assez spacieux, il faut nourrir et habiller son monde. Il faut gagner la santé à ses enfants, il faut leur gagner une profession, il faut leur gagner une dignité. »
- Gérant ! vous êtes ivre ?
Il revint :
- La destinée des fonctionnaires est peut-être celle que la guerre a le plus atteint.
« La perspective, pour finir, d'être "des retraités" est de plus en plus effrayante.
« Il faudra prendre dés mesures pour ou contre les retraités. Ils deviendront tout à fait indésirables, par leur manque de ressources ; ils ne pourront plus « habiter », comme les autres citoyens.
« Il faudra peut-être organiser des camps de concentration, — ou bien la déportation dans les colonies.
« Il est vrai que les Compagnies d'assurances constatent déjà une diminution bien intéressante de la longévité des retraités.
« Je vous salue, monsieur. Quant à votre affaire, cette nuit, en rentrant, je l'étudierai le Dalloz en main. Si. comme je le pense, l'équité est pour vous, soyez tranquille, mon grade est là et qui compte., quand il s'agit de défendre les intérêts du public.
« D'ailleurs, noblesse oblige : l'administration française est intègre.
« Tout de suite, madame ! deux wiskys « A la Victoire » — tout de suite !... et un mussozano triple sec !... »

Léon Frapié

(1) Sic.

L'intervention de Frapié s'accompagnait d'un rapide portrait par Paul Reboux que nous citons ici :

Léon Frapié
Pierre Louys a écrit dans ùa Femme et le Pantin : « Les seins sont des êtres vivants, ils ont leur apogée et leur déclin. Je crois fermement que j'ai vu ceux de Conchita pendant leur éclair de perfection. »
Il serait inconvenant de comparer M. Léon Frapié à ce qu'admirait l'amoureux de Conchita. Seul son crâne bombé, lisse et rose, se prêterait -à un semblant d'analogie. Mais il est vrai que, presqu'au début de sa carrière, il a fait luire cet éclair de perfection que tant d'écrivains attendent en vain tout le long d'une laborieuse existence. La Maternelle, son premier livre, est magistral. Ceux qui l'ont lu quand il venait de paraître n'ont jamais oublié l'émotion à la fois souriante et douloureuse par laquelle on était étreint en lisant ces traits de la vie enfantine dans les quartiers populaires.
Un reflet de cette grande clarté demeure en tous les autres romans de Léon Frapié : L'Institutrice de Province, Marcelin Gayard,. La Proscrite, La Figurante et La Virginité ; sa dernière oeuvre. Toutes attestent la même sensibilité, la même charité, le même désir de peindre ceux qui souffrent, et de. chercher comment ils pourraient souffrir moins. Et, en toutes, l'auteur montre la même aptitude à construire, par touches simples, délicates, choisies, des figures humbles et pathétiques, pareilles à celles de l'émouvant Carrière ou du grand Steinlen.
Paul Reboux.

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