Confinés

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Pertinente comme toujours, la spirituelle Cécile Vuillaumé vient de fourbir un lexique à sa manière en cueillant, Flauberte du confinement, les billevisées qui circulent dans les airs ces jours. (Son éditeur, Le Dilettante, diffuse cette délicieuse compilation sur son site ; on s’y gondole comme à la lecture d’un dictionnaire de la conversation).
Quoi qu’il en soit, il est bon de se purger rapidement des âneries qui circulent plutôt que de se faire des abcès, et Cécile Vuillaumé nous fait remarquer avec beaucoup d’à-propos que toutes ces bulles préexistaient dans ''Bas les coeurs, 1870-1871’’ (A. Savine, 1889) de Georges Darien. Comme quoi...
En lisant de notre côté, nous avons plongé comme un seul homme dans Une histoire de douze heures, roman du François-Joseph Bonjean (1884-1963), natif de Lyon et éminent représentant de la littérature marocaine : il y est question des prisonniers de la Première Guerre mondiale, reclus, confinés, entassés dans leur cagnat... No comment.

— (...) Le plus drôle, dit Mirieux, c’est qu’un tas de gens ont été pris, ici, d’une frénésie de pouvoir placer leur mot sur toutes choses : les Bouvards et Pécuchets de la captivité ! L’un d’eux m’a demandé si je ne connaîtrais pas un ouvrage permettant d’apprendre rapidement à distinguer un mauvais tableau d’un bon ! C’est le triomphe des gros livres et des petits cerveaux. Ceux qui n’avaient jamais ouvert un ouvrage de première main mènent une vie de bénédictins, et ce sont les cérébraux qui ne touchaient jamais une carte à qui on voit faire la manille de Boubouroche !
— Naturellement, dit Sévrier, en principe tout est pour le mieux. Ni tentations, ni créanciers, des loisirs, et même des matériaux, de la douleur en gros, qu’il suffit de dépecer et de mettre l’état. Que n’eussions-nous pas donné, avant la guerre, pour disposer de six mois bien à nous ! L’un destin propice nous en octroie trente, sans préjudice des suivants, et nous trouvons le moyen de brûler tout ce temps ! Pour les gens sérieux dont abonde notre époque, nous faisons figure de faibles, de dévoyés, indignes de recevoir la leçon du repliement, de la vie austère, incapables de goûter la majesté de l’esclavage ! Ils n’oublient qu’une chose, que, dans une Thébaïde comme la nôtre, c’est la solitude dans la cohue, la méditation entre des grillages de parc zoologique, la vie de moine sans la cellule !
— Mon vieux, tu te plains, dit Mirieux, mais tu obulies que tu as travaillé, ici ! Attends que tu oublies que tu as travaillé, ici ! Attends que ce sale hiver soit passé, et un beau matin, tu ne te reconnaîtrais pas. Tu auras pris ton air de jubilation mystérieuse et inspirée, on ne te verra plus, et il y aura dans toute ta personne une nuance imperceptible de dédain pour les pauvres bougres comme moi beaucoup plus à plat que tu ne l’es.
Mais Sévrier, accoudé sur la table, la tête dans ses poings, ne souriait même pas.
— Non, c’est bien fini, dit-il. Je sais ce que vaut ce genre de crise. Je voudrais me monter le coup que je ne le pourrais plus. Tenter de travailler est plus exténuant que de ne rien fiche. Dans la vie normale, quand en te relisant tu ne sais plus si ce que tu éprouves est de la fatigue ou du dégoût, tu vas fumer une cigarette en flânant dans les rues. Mais ici ! quand ta copie te renvoie l’image de ton anémie, te donne la nausée, que tu as la sensation obsédante, tyrannique, d’être un type fini, écrasé, vidé, un pauvre diable qui a raté à la fois sa mort et sa vie, et réduit à jouer les Hialmars — tu sais, le photographe du Canard Sauvage ? — et que tu n’as rien, rien où te raccrocher, rien qui te permette de rebondir, plus de « mensonge vital » et pas même le sourire d’un enfant, un peu de musique, ou l’étain d’un bar ! Et encore ! depuis ton arrivée, j’ai quelqu’un à qui parler de ça ! Je sais que je te rase, mais enfin ça me soulage... Combien de mois ai-je dû remâcher seul tout ce fiel ! (...) En somme, voilà dix minutes que je fais de l’analyse suprafine, que je me donne des airs de découvrir des vérités premières, le tout pour aboutir à cette conclusion que l’individu le plus « libéré » n’est, réduit à lui-même, qu’un pou ! Parce que cette constatation nous vient non du raisonnement, mais de la simple addition d’un certain nombre de petits ennuis, elle prend à nos yeux une allure de trouvaille. Nous passons notre temps à dégager, pour d’autres raisons que les théoriques, tout ce qu’il y a de brillamment paradoxal dans les lieux communs ! Et nous sommes si anémiés que, dès qu’une vieille idée brille tant soit peu à travers les brumes de notre abrutissement, nous la fêtons comme une étoile nouvelle. Il ne reste qu’une ressource: augmenter le brouillard. Pipe sur pipe, voilà le remède, ajouta-t-il en rallumant la sienne.





F.-J. Bonjean Une histoire de douze heures. Préface de Romain Rolland. — Paris, F. Rieder et Cie, 1922.

Et aussi Cécile Vuillaumé. Des écrivains imaginés. — P., Le Dilettante, 2019, 223 pages, 17,50 €

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