Bertillonnage du livre (1925)

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Un doigt entre le bois et l'écorce

Le bertillonnage d'un livre par son auteur serait-il un contrôle précis ?

C'est peu probable...

Les enfants — et combien de grandes personnes le sont encore sur ce point — mouillent volontiers leur doigt pour tourner plus commodément les feuillets d'un livre. Cette habitude est rigoureusement .appréciée pour la trace qui, en résulte, à l'angle des pages. Elle ne mérite sans doute pas un jugement aussi sévère puisqu'une de nos plus aimables femmes de lettres tente de l'élever à la hauteur d'une institution.
Il s'agissait, à la dernière Assemblée générale des romanciers, du timbrage, des volumes par l'auteur, pour la justification du, chiffre du tirage, vieille question, souvent agitée, jamais résolue, qui. met encore la discorde au camp des Muses. Mme Lucie Delarue-Mardrus fit alors observer que 'le seul contrôle inimitable serait une empreinte digitale appose par l'écrivain lui-même sur les volumes mis en vente. A-t-on enfin mis le doigt sur la difficulté ?
C'est ce que nous avons demandé à M. Edouard Champion, grand hériter d'un grand nom, que notre interrogatoire égaie franchement.
"Procédés dangereux"

— Y songez-vous ? nous dit-il. Voulez-vous donc que tous les auteurs à gros tirage perdent leur pouce dans cette aventure ? M. Pierre Benoit, que je sache, n'en a pas de rechange. Les tirages de luxe ? Mais vous n'ignorez pas que de nombreux bibliophiles n'achètent que des exemplaires non coupés qu'ils conservent religieusement dans leur gaine, sans jamais l'ouvrir. D'ailleurs, en admettant même que Je livre ne soit pas déprécia la vérification des empreintes digitales par les collectionneurs n'irait pas sans de considérables difficultés matérielles.

Un bon procès

— Que les auteurs essaient de se défendre contre les éditeurs, je le comprend, nous déclare à son tour un des libraires les plus avertis de la rive gauche, mais le moyen que vous m'indiquez ne me semble pas de grand avenir. Le seul anode de protection efficace, pour un écrivain, est d'adhérer à la Société des Auteurs. Le jour où il constatera l'indignité de son éditeur, qu'i!l lui intente un procès. Il le gagnera, car la Société défend bien ses adhérents. Que les gens de lettres ne soient pas plus timides que les éditeurs. Et notre interlocuteur de nous citer le cas d'un de mes confrères, fermier général des œuvres de Verlaine, qu'il réclamait récemment des droits à un conférencier pour Une citation de quelques strophes de Lélian.
« Hors de la Société, point de salut », insiste-t-il encore.
Mme Delarue-Mardrus. peut avoir de l'esprit jusqu'au bout des doigts, elle ne convaincra pas de l'excellence du procédé, digital ce sceptique qui insinue, en retournant à ses rayons :
— Il reste bien encore un autre moyen : c'est que les auteurs se fassent éditeurs.

La cuisinière de Zola...

Le thème n'est pas nouveau pour l'affable président du Cercle de la Librairie.
— Certes, nous confie-t-il gracieusement, l'empreinte digitale de Mine Delarue-Mardrus ne pourrait qu'ajouter au charme de ses volumes. Mais elle-même se lasserait vite, s'il lui faillait signer ainsi tous les exemplaires de ses œuvres.
« Voici trente ans, je faisais partie, à la Société des Gens de Lettres, d'une Commission présidée par Emile Zola. On discutait alors de l'opportunité de coller des vignettes de justification de tirage sur les volumes parus. Ce système présentait plusieurs inconvénients, dont le moindre eût été de mettre Zola dans l'impossibilité d'écrire, étant donné le nombre d'ouvrages qu'il aurait eu à viser.. Zola avait déclaré que, si cette décision était prise, il s'y conformerait, mais qu'il ferait coller ses timbres par sa cuisinière.
« L'idée de l'empreinte digitale ne laisse pas d'être amusante, mais elle est moins pratique encore que celle des timbres. Il n'est, à la vérité, d'autre garantie que la confiance en son éditeur. Et l'honnêteté mutuelle n'est pas si rare qu'on l'imagine. »
Faut-il donc en conclure qu'il n'est que la bonne foi qui sauve. Il ne semble pas, en tout cas, que, sous le signe de BertilIon, les auteurs doivent vaincre L'empreinte digitale, fille de la Police et de l'Etat-civil, ne paraît pas devoir poursuivre sa fortune dans i'édition.
Mais que ceux qui la veulent défendre lèvent le doigt.

Germaine Decaris




Paris-Soir, dimanche 5 avril 1925.

Illustration du billet : Germaine Decaris par Léa Jacob, dite Jasmy (hhuile sur panneau).

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