Le plumeau de Polymnie

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On affirme qu'il est encore, en des villages perdus, des individus-fossiles qui grincent des dents en prononçant le seul mot de bas-bleu.
Elevée à l'ombre de leur école, j'ai cru, dans ma jeunesse, que la littérature obligeait ses servants à une tenue, des manières étrangères aux coutumes bourgeoises et que les romanciers et les poètes, enivrés d'hydromel, gorgés d'ambroisie et vaporisés d'odeurs suaves, se seraient déshonorés en agissant à l'imitation des vulgaires mortels.
Ouoi qu'ils fissent, si leurs pieds les maintenaient au sol, rien n'empêchait que leur front heurtât les étoiles et que leurs mains fussent inhabiles à un au sire exercice que l'alignement, sur du blanc papier, de phrases cadencées et ide périodes harmonieuses.
Ma façon de voir flancha un matin, rue Lepic. Là, le hasard me fit rencontrer, chargée d'un filet de provisions d'où émergeait une tête de chou-fleur et d'où pendaient, en stalactites, des queues de salsifis, une femme célèbre :en un temps qui exigea que les membres d'une même famille ne pussent achever un repas sans s'être mangé le nez à propos d'un capitaine.
Haute comme un grenadier de la garde impériale, cavalière et épistolière, polémiste sans peur et sans reproche, cette femme avait pris le nom de Bradamante, et sa lance d'Argail était un porte-plume qui savait atteindre les ennemis de la clarté.
De découvrir en elle la ménagère qui Marchandait des denrées et ne craignait pas de se faire « enguirlander » par les commerçants ambulants de Montmartre transforma l'opinion, que l'on m'avait inculquée, des Précieuses, ridicules peut-être en l'hôtel de Rambouillet, mais simplement humaines à l'heure où il s'agit de sustenter la bête, et, en conséquence, d'équilibrer ses idées et l'entretenir son discernement.
Depuis lors, je n'ai pas fréquenté de Louise Colet dont les notoires contemporains devaient redouter le poignard, et Ice n'est que par ouï-dire que je sais qu'il exista une Mme Bessarabo apte à introduire un mari dans une malle, après ravoir plus ou moins proprement occis.
Par contre, je connais un assez grand nombre de femmes de lettres qui fcont des mères admirables et des épouses à qui leurs associés ne reprochent jpas d'avoir a porter des chaussettes à courants d'air et à se satisfaire d'immangeables ratatouilles.
Sans doute les difficultés présentes ont-elles aidé à. l'évolution des cervelles qui, des régions éthérées, sont redescendues, sans en déchoir, à l'entretien des trousseaux et à la surveillance des casseroles. Se faire servir est, à présent, un luxe que ne peuvent pas toujours s'offrir les femmes de professions libérales, et comme il n'est point de vraies françaises pour se complaire dans le désordre, il a bien fallu qu'Euterpe, Erato et Polymnie leur accordassent de croquer, à certaines heures, leur encrier contre le balai.
Musset disait de Delacroix qu'il avait un joli bec de plume à son crayon. Combien de poétesses d'aujourd'hui ont un bout de plumeau à leur lyre ? Bradamante ne serait plus la seule, à faire ses provisions et son ménage. George Sand, faute de valet de chambre, dégringolerait ses étages pour aller se ravitailler en tabac ; Mme de Sévigné, atteinte par la crise des domestiques, ferait elle-même son marché, et comme il n'est pas sûr que Mlle de Scudéry pourrait vivre de sa plume et en faire Vivre son entourage, nous la verrions passer son parquet à la paille de fer et astiquer au savon minéral ses lauriers ide métal blanc.
Si bien que je me demande où veulent en venir MM. les antiféministes. A nous renvoyer au gynécée ? Mais nous y sommes, et nous nous y trouvons à j'aise. Notre petit chez nous vaudra toujours leur grand chez les autres, chez les autres d'un palais de style corinthien dont nous contribuons à couvrir les frais.
Des femmes députées, alors que vous avouez que la cuisine et le ravaudage ne les rebutent pas ? s'écriera-t-on. Justement, les femmes égales des hommes parce que j'ai avoué cela.
Après s'être montrées intellectuelles, {elles ne rougissent pas de se révéler ménagères, et cet alliage me semble d'excellente garantie. Ménagères de leur logis, de leur argent, ménagères surtout du bonheur de qui elles aiment, jelles n'ont aucune propension à sacrifier leurs affections et leur propriété, les guerres ne leur disent rien, mais, îà, rien, les guerres qui détruisent les foyers, assassinent les hommes et jugulent les espoirs. Par leur désir d'amour et de quiétude, elles sont naturellement pacifistes, et plus elles se seront employées à, construire, à ouater leur nia, moins elles tiendront à ce qu'on le leur [démolisse.
Tant que les muses auront un plumeau à la main, Minerve n'aura nul besoin de fourbir son glaive, car, dans certitude que les femmes ne chanteront pas, en vers classiques ou libre, ou simplement par de douces paroles d'amour, ses prouesses belliqueuses, plus d'un aspirant héros se contentera d'être. un brave homme, qui ne tue pas.

Jeanne Landre

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