Les Tortues (chapitre XI)

MASSON-TORTUES-COUVERTURE-500.jpg


J'ai trouvé ce matin un pli de Bazire dans ma boîte aux lettres au bout du chemin des campêches. Le cachet de la poste date de plus d'une semaine : le maraîcher-facteur ne se hâte jamais et c'est patience et longueur de temps qui se proposent dès qu'on pense à lui ; elles vont du mouvement cahotant, comme douloureux, de sa charrette où le même boeuf blanc est attelé depuis sept ans. Est-il monté hier ou avant-hier ou plus tôt ? Je ne le saurai pas. La route est trop éloignée de ma maison. Même si je voulais d'ici épier le trafic — la plupart du temps illusoire — les coqs des bois m'empêcheraient d'entendre. Ils ont ajouté dimension nouvelle à leur chant en ces jours qui suivent tout juste la canicule. Est-ce la joie, ou, au contraire, après la pariade et l'élevage des couvées, le désir du repos d'hiver qui leur donne ces accents de cuivre terni, ces chants qui flottent et traînent plus insistants que d'habitude ? Ils ne se confient même pas aux fleurs du flamboyant — ils aiment, je sais, qu'on les croie infatigablement amoureux de leurs belles poules aux yeux d'aurore. Ils chantent ; ils réveillent le matin et endorment le soir ; les martins gardent leur cri qui fait soie déchirée, et les boulbouls casqués de jais leurs flûtes, pour midi où ils se taisent un moment — et moi je n'entends pas couleur d'hier vers demain le vieux serpent à l'échine lasse, le chemin — et aujourd'hui j'ai reçu cette lettre de Bazire.
(...)





Loys Masson Les Tortues. — Talence, L'Arbre vengeur, 2021, « L’Alambic », 306 pages, 17 €

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : http://www.alamblog.com/index.php?trackback/4975

Haut de page