Les guirlandes de mai (Alain Chevrier)

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Les guirlandes de mai, poème en prose

à Jean-Pierre Dutilloy


Tout paraissait soudain redevenu comme autrefois. Aux
premiers jours de mai, des jeunes filles en longues
jupes claires, aux mollets nus soulignés de soquettes
blanches et roses, arpentaient les boulevards,
recevaient le soleil aux terrasses, les bras et les
aisselles libres sur les accoudoirs des fauteuils.
Elles deviendraient un jour ces dames respectables
aux tailleurs décents qui s'immobilisent, la canne
en main, sur les bancs du parc municipal, en suivant d'un
regard voilé le passage des ombres et le déclin
du jour, sous les tilleuls. Mais elles ne le savaient pas,
elles infligeaient aux yeux de la ville le scandale
de leur jeunesse inaltérable, comme si le temps
ne devait jamais avoir de prise sur elles, étudiantes,
secrétaires, vendeuses ou artistes. De terrasse en
terrasse, on les voyait musarder, trousser lentement
leurs minces étoffes aux couleurs de fêtes, révélatrices
d'épiderme encore préservé du bronzage estival,
ou ronronner comme des chattes, tremper le bout
de leur langue rose dans les diabolos-mente Kyrusiens.

C'étaient bien les mêmes, ou presque, que leurs mères
ou leurs tantes aimées par mon adolescence, celles
des années de guerre coloniale, celles-là qui avaient
déserté ma mémoire à la façon de ces photographies
qui garnissaient les placards et les greniers en
n'inspirant plus au feuilleteur d'album qu'un sourire
amer et blasé. On s'y serait trompé... Rien n'avait
donc bougé dans ce paysage urbain depuis deux
décennies, selon la loi cyclique des éternels retours,
niant les mutations génétiques et les révolutions
de moeurs... Réapparaissez à votre tour, fiestas solaires,
petites vamps bouclées de "Paris-Tabou" et de
"Frivolité vous, si pudiques en vos guêpières, vos bas
à coutures et vos jupons brodés.

Au crépuscule de mai, un train de nuages obscurcit
l'horizon sans crier gare, un vol d'oiseaux noirs prit
son essor au-dessus des arbres de l'avenur. Des
sirènes de police hurlaient aux carrefours et je fus
aveuglé par des becs, des plumes, des battements
d'ailes sombres. Je criais, j'appelais à l'aide.

Un temps infini s'écoula avant que je pusse à nouveau
entrouvrir les yeux. La nuit était tombée.
Une pluie aigre mouillait les chaussées désertes.
Seul un vieux chariot cahotait le long du trottoir,
sans pilote. Une roue s'en détacha, immense, et vint
s'immobiliser à mes pieds. Un supplicié, aux membres
brisés, y agonisait. J'eus du mal à me reconnaître
en lui ; mais c'était ma propre voix qui laissa échapper de sa
bouche tordue : "Reconnais-tu
la Ville des Expiations ?"



%

Alain Mercier



ABC, revue de poésie, n° 2.


Illustration du billet : Gronoff, juillet 22

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