Bulles et papillons (1922)

Papillons Deyrolle.jpg





Bulles et papillons

Jardinier et souffleur de bulles,
Oui, je cumule
Ces humbles occupations.
Le jardinage,
Pour moi le repose, le jeu, le badinage :
L'on prend ses récréastions
Chacun suivant son caractère.
J'aime la terre ;
Je lui fais chaque jour mille dévotions :
Je l'étreins, la retourne et le fer de ma bêche
L'ameublit, la pomponne et la rend douce et fraîche ;
Je la lèche
avec le dos de mon hoyau ;
Je la lustre et la peinge à grnds coups de râteau.
En la voyant parée,
Du haut de l'empirée,
Son ami le soleil
Lui décoche un baiser vermeil
Et la caresse en virtuose.
- Allons, dis-je, les amoureux
Mariez-vous tous deux
Et que votre hyménée artdent et grandiose
% Engendre des choux et des roses !
Dans mon jardin, je suis dieu, je suis roi.
L'âme éparse de pan sourde et s'infiltre en moi.
J'oublie
La vie
La mort,
Mon si précaire sort,
Mon mal et ma détresse.
Je me sens pénétré d'une intime caresse,
D'un infini bonheur égoïste et secret,
D'un bonheur sans fracas, savoureux et discret ;
Je suis libre
Et je vibre.
Mon coeur bat, chante et rit, ardent psaltérion,
Mon âme alérion
S'élance
Et se mêle au Grand Tout, à la magnificence
De la terre et des cieux.
Avec les dieux
Ainsi je fraternise.
Captif,
Mon corps n'est plus qu'un tronc morne et végétatif.
Je m'extériorise,
Et me grise
D'un clair et frais matin,
D'une touffe de thym,
D'une rose,
D'un papillon qui pose,
Comme un fou,
Ses rubis sur un chou.
Cent fois transmué, je fourmille :
Coccinelle dans la charmille,
Je suis larve dans le terreau,
Fourmi, lézard, abeille, oiseau,
Grillon, musaraigne ou chenille...
Je suis roi
Et j'enfourche avec frénésie
Le palefroi
Du rêve et de la fantaisie...
J'ai pour manteau de cour un veston loqueteux,
Maculé, marmiteux ;
Je me pare d'un grand tablier à bavette ;
J'ai pour couronne une casquette,
J'ai pour sceptre mon vieux râteau.
Mon royaume s'égaie au penchant du côteeau ;
Je sens le jasmin et la crotte,
Le romarin et l'échalotte,
Le persil, l'estrgon, le fenouil et le buis.
Je suis
Le roi Carotte !





L. Landemare-Sady Tableaux champêtres. - Paris, E. Figuière, 1922.


Au cours de nos recherches, nous avons découvert un article du Soir signalant le 16 décembre 1929 la mort du poète, signé Fanny Clar.
Elle avait choisi le même poème pour illustrer le tempérament du "souffleur de perles".

Un artisan poète

J’avais reçu, voici quelque temps, un recueil de poèmes intitulé : « Tableaux champêtres ». La carte de l'auteur accompagnait le volume. Elle portait : « Avec l'hommage de L. Landemare Sady, souffleur de perles, Meulan (Seine-et-Oise). »
D’une verve gouailleuse et tendre, ses poèmes rustiques sentaient bon le potager, le fruit mûr, les herbes de la Saint-Jean.
C'était bien le délassement d’un artisan rimant pour son propre plaisir ses travaux rustiques, ses joies, ses émerveillements. En certains « tableaux champêtres » courait même une sève robuste.
A Meulan, dans la petite église Saint-Nicolas, on vient de jeter l’eau bénite sur le cercueil de L. Landemare Sady, souffleur de perles et poète mort à 67 ans. Le panthéisme bon enfant du poète artisan dut sourire de cette rosée stérile. (...)
Fanny Clar




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