Les Découvertes de monsieur Queurenbois (chapitre I)

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C'est le 21 septembre 1940 que paraîssent les deux premiers chapitres du roman inédit de Fanny Clar dans l'Oeuvre, un quotidien qui tournera mal, comme on sait. Pour l'heure, concentrons-nous sur les pages de Fanny Clar, qui, elle, tourna toujours très bien.


CHAPITRE PREMIER
De la présentation de notre principal personnage, dit héros, pour faire riche.

Une fois l'an, M. Queurenbois invitait sa parenté à dîner. Il répudiait tout autre soumission à l'usage des repas de famille, les déclarant sujétions qu'un simple hasard de naissance ne justifie nullement.
M. Queurenbois habitait sa ville natale, une jolie petite ville qu'arrose la Loire, et dont les côteaux sont célèbres du vin léger qui donne, disent ses fervents, de l'esprit aux francs buveurs.
Tout comme un autre, M. Queurenbois, dans un âge assez tendre, était accouru à Paris, perpétuel mirage de fortune offert aux imaginations provinciales.
Le hasard propice lui permit de revenir au nid, sans avoir, ainsi que plus d'un jeune parti confiant courir la gloire, la richesse et l'amour, perdu pas mal de plumes en route. Une quarantaine solide promettait à ses goûts paisibles quelques agréables années. Comme il n'avait besoin de personne, tout le monde accueillit avec plaisir ce petit homme aux cheveux à peine argentés, aux yeux clairs, ennemi du bruit, et qui paraissait partager, puisqu'il n'exprimait point d'avis contraire, les idées émises, au nom du bon sens français, par les vieillards qui chaque jour sur le Mail prononçaient, à propos de tout, des jugements définitifs.
De la sorte, dans sa quiétude de célibataire heureux, M. Queurenbois laissait couler les jours, la conscience sans rides, à la façon paisible d'un beau lac sous un ciel bleu.
Que représentait en somme M. Queurenbois ? Une espèce humaine infiniment rare, et de plus en plus. Quoique ignorant des déclarations posthumes de Piron, M. Queurenbois n'était rien, et ne voulait rien être, avec fermeté, avec vocation.
Alors que tout individu, à l'heure présente, entend des voix qui lui affirment son génie, M. Queuerenbois nt se croyait à rien de spécial. Tandis que quiconque, aujourd'hui manie le pinceau, la plume ou l'ébauchoir, M. Queurenbois n'avait jamais porté une ligne à un journal, exposé matière peinte ou sculptée, écrit le plus petit acte, commis le moindre poème, ne s'était même jamais promu critique d'art.
Il vivait simplement, sans pour cela se croire un imbécile ou un héros. Béat dans le soleil, souriant malgré la pluie ou le vent, il ne s'occupait guère du voisin, ne faisait profession d'aucun dogme, ne se conduisait pas d'après des principes, mais d'une façon fort originale, selon ce qui lui paraissait bon, loyal et ne nuisant guère au prochain.
M. Queurenbois se rendait parfaitement compte qu'il est intéressant. par une certaine liberté matérielle, de consolider la base d'une telle conception de la vie. La petite rente qu'une vieille tante lui laissa, survint à propos, avant l'âge où la retraite devient la dernière fumisterie d'une société qui nous en sert une quantité appréciable, de notre premier cri à notre dernier soupir.
Avant cette heureuse circonstance, alors qu'il habitait Paris, M. Queurenbois travaillait. Tout au moins occupait-il une des situations à peu près inutiles, qui forment les moyens d'existence d'une infinité de gens persuadés de leur importance.
Fils d'un brave petit ménage ébloui du prestige des dignités officielles, M. Queurenbois fut destiné aux fonctions publiques. Sa mère, qui jamais ne mit le pied dans un ministère, le vit, dès le biberon, ancré dans le fauteuil d'un ministre. Il devait s'arrêter à un emploi indéfiniment plus modeste, sinon plus indispensable et beaucoup moins rémunéré.
De franchir, chaque jour, le seuil du bâtiment solennel où il gagnait la manne quotidienne, à pousser à la roue cette machine vague intilulée : Travaux pubtics, M. Queurenbois ne conçut nul orgueil. De ce qu'il se trouvait un rouage de l'Etat, il ne s'en imagina jamais le plus ferme soutien. Il se rendait compte que l'ouvrage accompli par dix employés, l'eût été au moins aussi bien par un seul, et il ne pensai pas qe ce seul travailleur utile dût forcément être lui-même.
D'autres constatations de ce genre firent que M. Queurenbois ne jugea point, quand il put quitter l'administration. devenir plus inutile à ne rien faire. Il trouva même qu'il agissait honnêtement en laissant la place à quelque affamé de la retraite, perspective qui représente, à la vie de l'employé français, la carotte mise devant l'âne pour l'exciter à trotter jusqu'à destination. Aussi, adressant à Paris un adieu nullement ému, reprit-il le chemin de sa ville natale, sûr d'accomplir une action profitable à quelqu'un, ce qui ne nous est pas donné chaque jour de notre vie,
Au cours des années qui lui firent atteindre une quarantaine résolument célibataire, il eut certes quelques aventures féminines, mais de si peu d'importance qu'il n'en gardait qu'un bien faible souvenir.
Et M. Queurenbois demeura en l'état de vieux garçon, avec persévérance. Il s'y trouvait encore lorsqu'il réunit, cette année-là, autour de plats délectables soulignés de vins chaleureux, une parentèle composée de neuf personnes plus les additions que nos allons expliquer.

(A suivre)

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