Les Théories de Lemice-Terrieux (Paul Masson)

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Paul Masson/Lemice-Terrieux a toujours excité la curiosité. Celle de ses contemporains, d'abord, qui en firent un personnage mythique (cf. les articles recueillis par feu Bruno Leclercq sur Livrenblog), les 'pataphysiciens ensuite, notamment ceux qui se chargeaient d'établir l'Encyclopédie des Farces et Attrapes (1964). Ils ont réuni la plus grosse part de la documentation que l'Alamblog complète ici un peu.
Grand amateur de personnages folichons, François Caradec a amassé sa vie durant les informations qu'il a trouvées - manquent encore des lumières sur la carrière administrative de Masson aux colonies), Bruno Leclercq a poursuivi de son côté, et Raymond-Josué Seckel a fait le point sur le passage de Lemice-Terrieux à la Bn où, selon cette grande gigue de Colette, il aurait créé de fausses notices du catalogue, manoeuvre hautement délicate qui se verrait vouée à l'échec et contrecarrée assez simplement.
Ci-dessous, la reprise d'un article du journal Adolphe Brisson, repris en volume, en 1897.



LES THÉORIES DE LEMICE-TERRIEUX


Je suis allé voir le monstre en son antre (1). M. Lemice-Terrieux occupe, non loin de l'Odéon, un sixième étage, d'où il domine Paris. Il contemple ainsi de haut ses victimes. Tout en gravissant l'escalier je me remémorais ce que j'avais lu et entendu raconter sur cet étrange personnage. Il se nomme Paul Masson, il est ancien magistrat, il a siégé comme juge à Bône, à Tlemcen il fut président du tribunal de Chandernagor, et c'est de ce poste éminent qu'il lança sa première mystification, la première dont l'histoire ait gardé le souvenir. Il envoya au Figaro une lettre saignée Joseph de Rozario, où il retraçait en termes pathétiques l'expulsion des jésuites de Chandernagor, en exécution des décrets du 29 mars. Cette narration fit grand tapage; la polémique s'en empara. Le gouvernement ému prescrivit une enquête et s'adressa au président Paul Masson pour avoir des renseignements sur le prétendu Joseph de Rozario. Il ne pouvait mieux tomber !
De ce jour, naquit la vocation de Lemice-Terrieux. Il dépouilla la toge, revint en France, se fit bâtir à Meudon une maison moresque, auprès de la villa du peintre Jules Garnier, son ami. Il partagea dès lors ses loisirs entre la fumisterie est l'érudition, collaborant à Y Intermédiaire des chercheurs, travaillant au catalogue de la Bibliothèque nationale, posant sa candidature à l'Académie, sollicitant du président de la République la place de bourreau en remplacement de M. Deibler.
Cet homme doit habiter un logis qui lui ressemble, un logis incohérent. M'y voici. Une porte bâtarde sur laquelle est clouée une carte de visite. Je sonne. l'huis s'entre-bâille. Une voix courtoise me souhaite la bienvenue. M. Lemice-T.errieux en personne est venu m'ouvrir, il me guide en ses appartements où règne une propreté méticuleuse. La bibliothèque est admirablement rangée, quelques bibelots sont disposés avec coquetterie sur la table, quelques estampes clouées au mur. Je puis me. croire transporté chez une vieille rentière de province if n'y manque que le chat et le perroquet. Il frise la cinquantaine ce qui est un âge assez avancé pour un émule de Cabrion. Il a le regard franc, les dents très ^blanches; il parle lentement, avec un léger accent alsacien sa parole est parfois hésitante, surtout quand il exprime des idées générales d'assez longs silences coupent ses discours. Sa tète change de caractère, selon qu'on la voit de face ou de côté. M. Lemice-Terrieux (soit dit sans l'offenser) a exactement le profil d'un chimpanzé. Peut-être existe-t-il un secret rapport entre son profil et son humeur. Il est un peu singe au moral comme au physique.
« Ainsi c'est bien à M. Lemice-Terrieux que j'ai l'honneur de parler ?. »
Il sourit. Et dans ce sourire je vois passer comme une lueur de douce ironie. Il semble nie dire « Assurément, je suis le grand fumiste des temps modernes, et vous croyez, chétif, déchiffrer mes secrets ? Vous n'en saurez que ce que je voudrai. Je suis impénétrable comme le sphinx. » Nous nous regardons, un moment, sans parler. Ainsi deux adversaires se mesurent avant d'engager i^épée. Puis bruquement il s'écrie « J'affirme, cher monsieur, qu'il n'y a pas au monde une plus vive jouissance que de se moquer du public ! » Et il ajoute, sans se départir de son sang-froid « Je suis indigné qu'on m'ait attribué la dépêche de Guillaume II relative à la mort de Jules Simon; c'est une détestable facétie. » II continue de sourire, ce qui signifie en bon français « Après tout, cela m'est indifférent. Vous en croirez ce qu'il vous plaira. »
Oui, M. Lemice-Terrieux est ravi de son sort; il n'en connaît pas de plus enviable. Entre nous, je le suppose un tantinet grisé par tout le bruit qui se fait autour de lui. On le discute, on le met en scène; le chroniqueur Willy lui a consacré un article de revue substantiel et documenté. Il n'en faut pas davantage pour exalter lâ vanité qui sommeille au fond de tout homme de lettres eût-il été président à Chandernagor M. Lemice-Terrieux est convaincu de l'utilité de sa mission sociale; il a la prétention d'être un philosophe et, sans qu'il y paraisse, un bienfaiteur de l'humanité. Il se flatte, sinon d'avoir inventé un genre, du moins de l'avoir porté à la dernière perfection. Et il voudrait qu'on le traitât avec moins de dédain. La mystification égale en noblesse les plus hautes manifestations de l'esprit; elle est une des formes de la critique. Jugez plutôt. Trois poètes ridicules postulent pour entrer à l'Académie. Lemice-Terrieux leur fait écrire, à tous trois, le même jour, une lettre, où ils déclarent se désister. Ne met-il pas en relief, par ce moyen ingénieux, l'excès de leur infatuation ? Et que d'autres leçons il a données Il a attribué au général Boulanger des paroles mémorables qui ont été traduites dans toutes les langues il a rédigé les mémoires de Bismarck et pétri à son idée l'âme du chancelier; il a transformé des avares en prodigués et s'est amusé des transes de la police en la lançant sur de fausses pistes, à seule fin d'aiguiser sa sagacité. Il tient entre ses doigts les fils, qui font manœuvrer ces marionnettes; ils viennent se concentrer en cette mansarde du boulevard Saint Michel. Il les agite à son gré. Il jette, du haut de son balcon, sur la cité, le mot qui allume les discordes et met aux prises les intérêts et les vanités. Et tandis que l'oeuvre s'accomplit, l'auteur se frotte les mains et s'épanouit dans l'estime de soi-même. M. Lemice-Terrieux m'exposé gravement ses théories.
« Je satisfais de la sorte au besoin de mystère qui est en moi, et qui existe, je pense, chez tous les hommes. Accomplir un acte et ne point le révéler; ne l'avouer qu'à demi et laisser planer un doute; garder à part soi un petit coin d'ombre où jamais nul regard ne pénétrera cela est exquis. On m'a prêté beaucoup de facéties dont je ne suis pas coupable. Je n'ai point écrit le fameux billet par lequel M. Osiris attribuait cinquante mille francs au Salon du Champ de Mars. J'en ai désavoué la paternité; on n'a pas ajouté foi à mon démenti. Vous-même, en ce moment, vous ne savez pas au juste si je vous trompe ou si je suis sincère. Et votre perplexité me rend heureux. Avouez que mon art est plus délicat que celui des Sapek et des Viviers. Ceux-ci pratiquaient la fumisterie en action; ils jouaient un rôle. Ils se livraient à la risée des foules. Moi, je demeure dans la coulisse. C'est parle verbe que j'agis sur elles ! »
Le plus beau jour de sa vie fut, pour M. Lemice-Terrieux, celui où l'une de ses œuvras eut l'honneur d'ètre déposée sur le bureau de l'Académie des sciences. La catastrophe de Saint-Mandé venait d'affoler Paris. Une brochure parut, encadrée de noir, intitulée « les Trains éperons, projet d'un dispositif aussi commode qu'infaillible pour prévenir tout accident de chemin de fer ». L'auteur dédiait son. opuscule aux « mânes de sa chère tante, écrasée à Saint-Mandé », et proposait d'établir désormais en avant de chaque train un plan incliné muni de rails, partant du niveau de la voie et suivant le sommet de la locomotive et des wagons. Avec ce système, plus de collisions possibles. Les trains, au lieu de se heurter, passaient élégamment au-dessus les uns des autres, imitant dans leur allure le jeu du saut-de-mouton. Un grossier schéma accompagnait ce travail. Lemice-Terr.ieux s'était faufilé à la séance. Quand il vit son humble volume entre les mains de M. Joseph Bertrand, secrétaire perpétuel, il éprouva un grand saisissement. M. Bertrand le feuilleta d'un doigt distrait et prononça cette phrase « Renvoyé à la commission des chemins de fer ! Lemice-Terrieux faillit mourir de joie il venait de duper la plus illustre compagnie de l'univers. Napoléon ne fut pas plus heureux après avoir gagné la bataille d'Ansterlitz !
Comment s'exécutent les mystifications ? Quelles sont les conditions où elles doivent s'accomplir, pour avoir leur plein effet ? J'ai forcé Lemice-Terrieux, le poing sur la gorge, à me dévoiler ses procédés. Me voyant déterminé à la violence, il s'est exécuté de bonne grâce. Il m'a confié que le bon fumiste devait être un excellent psychologue, choisir le moment favorable et tâter le pouls. de l'opinion avant de lancer son brûlot. Pour qu'une mystification réussisse, il faut qu'elle soit mûre, qu'elle soit dans l'air, que le public l'attende inconsciemment, qu'elle réponde à un état d'âme général.
« Plusieurs de celles que j'ai tentées ont fait long feu, parce que j'avais commis des erreurs de diagnostic Un jour j'ai déclaré que j'inspirais Mlle Couédon et que cette voyante était mon élève. Ce bruit fallacieux est tombé de lui-même. Le peuple épris de merveilleux, préférait croire à l'intervention de l'ange Gabriel. Au contraire, pour Boulanger, j'ai deviné juste. Il avait énervé et fatigué les trente-huit millions de Français. Ils accueillirent avec empressement les inepties prudhommesques que je mettais sous sa plume. On était enchanté de trouver un prétexte de se « payer la tête du brav' général ».
Pour ce qui est des moyens matériels d'exécution, ils sont innombrables. Il en est de prompts et il en est de sournois, qui éclatent brusquement ou qui cheminent sous terre. Tous les véhicules sont susceptibles d'être employés selon les cas, la poste, le télégraphe, le pigeon voyageur, l'aréostat, ou même la parole humaine. Une rumeur, adroitement semée et volant de bouche en bouche, arrive à son but. La lettre est excellente; la dépêche vaut mieux, car il est difficile d'en contrôler la provenance. Quelquefois, le mystificateur élabore son plan durant des mois, d'autres fois il le réalise sur l'heure. On se rappelle la fausse lettre de M. Lacaussade, envoyée à M. Jules Lemaître. M. Lemice-Terrieux n'en était pas l'auteur, mais il résolut de s'en emparer; il envoya sans tarder un petit bleu au critique qui l'accuellit avec un soupçon d'impatience et une longue épître qu'il reproduisit dans son feuilleton. Au. bout de huit jours, l'affaire était si bien embrouillée qu'on ne pouvait plus s'y reconnaître ni distinguer le vrai du faux Lacaussade ce qui était de Lemice-Terrieux et de cet autre fumiste, dont l'état civil ne sera jamais sans doute établi. Mais admirez l'adresse du scélérat. Il eut soin d'expédier sa missive au dernier moment pour que l'esprit subtil de M. Jules Lemaître n'eût pas le loisir de flairer la supercherie. C'est là une précaution essentielle. La victime ne doit pas avoir le temps de se ressaisir. Lorsque les secrétaires de rédaction sont dans le feu de la mise en page, leur méfiance naturelle est endormie, ils hésitent et se décident, n'ayant pas des moyens immédiats d'investigation. Ajoutons que leur scepticisme, mis en éveil par tant de déconvenues, est devenu intraitable et qu'ils se laissent difficilement tromper.
« Après l'incident Jules Simon, me dit M. Lemice-Terrieux, il n'y a rien à faire, pendant au moins six semaines. Mais patience! patience! En attendant de rentrer dans la vie active, je range mes paperasses. »
Il est allé chercher un gros registre où sont collés et classés les nombreux articles qui lui furent dédiés. Il soigne sa gloire. Cet homme qui aime le mystère ne hait pas la publicité. Et ainsi n'échappe-t-il pas au ridicule qu'il épanche sur ses contemporains. Il accorde à une besogne stérile et qui peut être en certains cas malfaisante, une importance démesurée. Tandis que je parcours ses cahiers, son éternel sourire me poursuit. ({ Vous trouvez que le but auquel je m'attache n'est pas en proportion de l'effort que je m'impose? Vous êtes étonné que j'éprouve tant de satisfaction à vivre dans le mensonge. Mais, songez-y, le mensonge nous entoure. Le passé, le présent ne sont qu'illusion. Les événements les plus proches de nous sont enveloppés de nuages. On n'est pas d'accord sur la mort de Gambetta, sur la maladie de Napoléon III. Il est reconnu que les mots attribués aux rois, aux princes, aux grands capitaines sont pour la plupart apocryphes. Il est douteux que François Ier et Henri IV aient prononcé les paroles qu'on leur prête. Donc, cher monsieur, ne m'accusez pas d'imposture. En créant des légendes, je fais de l'histoire à ma façon. Telle de mes inventions d'aujourd'hui sera la vérité de demain. »
M. Lemice-Terrieux s'est échauffé; son oeil dardé des étincelles; mais cette flamme s'éteint. Il retombe dans son flegme.
« Au reste, je suis un peu fatigué de ce métier. J'attends, pour me retirer,' qu'un autre Lemice-Terrieux, plus malin que moi, amuse la galerie à mes dépens. Je n'ai encore été mystifié par personne. N'est-ce ce pas inconcevable ? »


Adolphe Brisson Portraits intimes. 3e Série. (Promenades et visites). - Paris, Armand Colin, 1897, pp. 263-270.




(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, Lemice-Terrieux a quitté la terre. On n'a pas oublié les circonstances singulières et tragiques de sa mort.

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