Vers d'usine

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Contre toute attente, un livre venu de Bretagne est en train de pulvériser toutes les hypothèses des experts ès-rentrée littéraire : c'est un amateur d'Apollinaire au verbe vif et frais qui décoche la flèche capable de toucher le cœur si endurci des libraires (ah les libraires), des critiques (ah les critiques) et, partant, des lecteurs (oh les lecteurs !).
Depuis deux semaines en effet on a vu fleurir en vitrine de nombreux exemplaires d'A la ligne tandis que croissaient en boutique de colossales piles de ce même ouvrage. C'est très impressionnant parce que c'est un peu inattendu. Songez un peu que l'auteur, Joseph Ponthus, un hispter ne résidant pas à Paris, ne donne pas dans le bio-fict, ni dans l'autofiction, non plus que dans le roman fondé sur des fiches documentaires ou sur listes diverses. C'est assez incroyable donc. D'autant qu'il ne donne pas non plus dans le roman. Et là, on touche au surnaturel.
Si on s'en tenait à l'histoire littéraire, on ne serait pas plus surpris que ça du succès que rencontre le livre de Ponthus : il a joué la carte de l'épopée et l'humanité ne rechignant pas au récit, il a touché juste. D'autant que son épopée est la sienne, si l'on ose dire, et qu'il y déploie un arsenal et des sujets proches du coeur de ses concitoyens. Joseph Ponthus raconte en vers sa vie de salarié précaire voué aux sales boulots jusqu'à celui de l'abattoir où meurent les bêtes à manger. Songeant à Apollinaire, il fait le

Nettoyeur de tranchée
Nettoyeur d'abattoir
C'est presque tout pareil
Je me fait l'effet d'être à la guerre
Les lambeaux les morceaux l'équipement qu'il faut avoir le sang
Le sang le sang le sang


En 2013, Antoine Audouard avait initié ce retour de l'épopée avec La Geste des Jartés livre magnifique où il relatait en vers la casse d'une entreprise rachetée et le licenciement de ses salariés. Moins d'Homère que de fantaisie bureaucratique sans doute, des échos de Rabelais et des grands rigolos des temps anciens, ainsi que, nimbant tout cette humeur française qui par Alphonse Allais et Raymond Queneau, François Caradec, Perros ou Navel est parvenue jusqu'à nous. Chez Ponthus, plus grave mais tout aussi vivant, la vie prolétarienne d'aujourd'hui, la condition qui n'est plus ouvrière mais précaire, le sang, la béchamelle industrielle, ses divers boulots qui trouent la tête, la littérature qui occupe son existence disent ce que beaucoup clament désormais haut et fort : la vie malgré tout.

J'égoutte du tofu
Je me répète cette phrase
Comme un mantra
Je recherche le contrepet que j'avais trouvé tout à l'heure mais je le trouve plus
Je me dis qu'il faut avoir une sacrée foi dans la paie qui finira bien par tomber dans l'amour de l'absurde ou dans la littérature Pour continuer

Pas de doute, ce livre qui se dévore va connaître un pétaradant succès et inscrire son auteur aux côtés de Guillevic, de Perros et de quelques autres grandes femmes et grands bonhommes des pays du granit.



Joseph Ponthus A la ligne. Feuillets d’usine. — P., La Table ronde, 2019, 268 pages, 18 €

Rappel : Antoine Audouard La Geste des Jartés. — P., Gallimard-Versilio, 2013, 360 pages, 22,13 €



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