Parallaxes




Parfois le verbe des aèdes s’échappe, lorsque les poètes eux-mêmes ne prennent la tangente, comme Frédéric-Jacques Temple cet été. Un volume collectif de ses recueils principaux avaient tout juste paru qui permet aujourd'hui de lui rendre hommage et, aussi, de le découvrir. Il serait plus judicieux de lui consacrer un billet entier plutôt que ce billet omnibus, mais le temps presse. Temple qui fut toujours un poète et aussi un de ces hommes aventureux comme le siècle dernier en a fabriqué tant, il paraît approprié de citer ces quelques vers qu'a autorisé ce mélange d'hémoglobine, d'ahurissement et de grandeur, matière des épopées, que le siècle dernier a fourni sans parcimonie. Temple comme les poètes guerriers...


Le pied du mort

Dans les ravins du Monte Corno
nous progressons
haletant comme des mules
dans la caillasse
jusqu’au repère
qui nous attend là-haut :
le pied d’une mort
trop vite enterré.

C’est la pause
avant la descente
dans la mitraille

janvier 1944

Claude Leroy nous signale en note que dans ''Les Eaux mortes’’ (Albin Michel, 1975), Temple revenait sur le « croquenot » : « Chaque fois nous jetions au passage un regard à ce pied, dressé hors de la glèbe qui épousait la forme du corps comme une couverture. Ce pied devint un point de repère. Ce n’était pas un cadavre inutlie, celui-là. » Un détail de l’HIstoire qui, avec la peau de Malaparte où les dépouilles de Babel ne s’oublie guère... Moins Malaparte et lorgnant sur un autre « épique », le Grec Titos Patrikios se saisit lui aussi des images qui restent :

Photographies et biographies
Nos rêves amoureux ont été conservés
par les photos inaltérables
des femmes que nous avons aimées.
Nos rêves politiques ont été vaincus
par les biographies changeantes
des dirigeants qui nous avaient séduits jadis.
Titos Patrikios (1)

Et puis parfois, en poésie, c’est l’évanescence qui prime, et va parfois de pair avec une volonté de transcendance. Un signe, là, souvent, appelle à la rescousse la figure de celui qui veut s’envoler, Icare, qui figure avec Médée, Eurydice, Sappho, Orphée et telle pythie, plus quelques autres flambés par l'Olympe, incontournables de l'étape. L'une des dernières apparitions des Mânes d'Icare appartient à Christine Guinard et à ses Corps transitoires'’ (Mémoire vivante, 2017). Elle proposait, à son tour, une réécriture du mythe. Elle évoquait aussi la mère et le fils. Ailleurs, En surface’’ (Eléments de langage, 2017), elle jonglait au-dessus des peintures minérales d'Elina Salminen avec ce premier vers « Des ailes pour voler, dans le ciel, les pattes des oiseaux, il est métamorphoses. » Mais là, s'agit-il encore d'Icare ou bien est-ce l’effet d'un lyrisme qui transporte ? Son livre plus récent, Sténopé, dédié à l'image et à la mémoire donc, y revient encore, (et sous une marque qui va vous étonner lorsque vous saurez qu'elle publie massivement sans crainte des rigueurs du marché et de l'époque ces ailes qui l'occupent) mais cette fois "les ailes/ jetées au sol". La poésie peut rester ambigüe, ambivalente voire sibylline, elle a tous les droits.
C’est une farce vraiment politique du Verbe qui se joue depuis longtemps et ne cessera jamais malgré les travaux des anthropologues et des historiens. Et c'est la farce poétique que Le Poète a bien compris. Puisqu'elle se donne en permanence. Il s'est arrogé le droit d'en faire la satyre ravageuse. Et contrairement aux hyperproductives éditions Unicité (72 nouveaux titres depuis janvier ! cf. note 1), il se publie avec une modicité qui confine à l'impublication. Si l'on ose dire. En somme, comme nous l'avions déjà raconté, il se publie et se laisse trouver. Pas de réclame ou une mercatique du hasard. Point. La mercatique du meilleur en somme, de la congruence et de l'essence. On s'en réjouit sur notre île. Enfin un être décent, digne et amusant : "Au lecteur de se montrer attentif et de repérer ces petits plats épicés et ironiques entre deux montagnes de Marc Levy ou de Guillaume Musso ». On est loin des poètes qui réclament l’article (cf. Vincent Brion). Assortis d'une lettre-préface de Mme Courtecuisse, Professeur émérite, de notes de M. Petitpas, Professeur honoraire de métrique articulaire et illustrées de Peintures de l'atelier d'art-thérapie de l'Ehpad du Bas-Poitou, ces Poèmes nuls ont reçu les lauriers de "Poèmes sur balcon", les célèbres jeux floraux de Mézidon-Larime cette année. Nos félicitations.

Fallait-il que je lusse
Ces vers contagi-eux
Ô Coronavirus
Ne t'attaques-tu qu'aux vieux ?


On se sera douté que Le Poète est resté anonyme, et pour cause, comme il n'a pas été possible de retrouver trace de Miss Courtecuisse et de son amant Petitpas... (A suivre). L'absence de talent se paye, oh, parfois, d'une publication et du silence qui l'entoure.
Mais comment clpre cette chronique autrement qu'en beauté !
Basculons derechef dans le recueil de Katia Bouchoueva. Et pas du tout Doucement (!) comme elle le propose. Au contraire : largement, trompetteusement ! Cymbales, tambours, grandes orgues ! Jéricho, nous voilà ! Et pour la simple raison qu'on aime lire sa poésie dont le ton, la drôlerie, l'allant et les marqueteries nous semblent dignes d'attention. On devine qu'il se noue quelque chose entre les lignes. Cette jeune personne souriante qui écrit comme on se jette dans la pente pour mieux négocier les virages mérite toute notre attention.
Même si ce qu'elle raconte est...

Moche-Moche

Les riches voyagent,
les pauvres migrent.
Mon tigre,
allongez-vous sur le dos
au bord de l'eau.
Vos yeux grêlons ont toutes les raisons du monde
de tout briser dans l'air.

Quand le drone de ton destin foutraque
trace deux petites lignes perpendiculaires,
mange la ligne horizontale (c'est ta colonne vertébrale) !
Prends la ligne verticale (c'est là où le petit rat s'installe) !
Mon frère le ver de terre rechante
l'hymne national
à toi - nouveau venu -
rat, tigre, grue
(c'est selon)

Frôlent et caressent les riches - intensément.
Creusent et embrassent les pauvre - intensément aussi.
A travers une fenêtre d'un bus de fortune
les pauvres mangent à pleine bouche la plaine jaune et mauve.
Mais à l'aube quelqu'un leur prêt des tunes,
Donner des tunes, voler la tune, c'est tout comme (*)

Quel que soit le sens de la métaphore,
fauchée je touche la lèvre inférieure
d'un vieux monsieur assis en face.
Ca saigne de nouveau.
Beau fleuve nous emporte et au milieu du fleuve :
une bouche, un nez des yeux.
A qui ?

Comme il était moche-moche
l'homme créé
à partir de vieux tickets de caisse mouillés
du fond de ta poche
Maigre et assommé,
Pâle et sans apport,
mais on l'a aimé
fort
fort.


Frédéric-Jacques Temple La Chasse infinie et autres poèmes. préf. Cl. Leroy. - Paris, "Poésie/Gallimard, 368 pages, 9,50 € Poètes grecs du XXIe siècle (6), choisis, traduits et présentés par Michel Volkovitch. - Sèvres, Le Miel des Anges, 184 pages, 12 €.
Le Poète Poèmes nuls. — Club Samizdat, zéro € Ne se trouve pas, se reçoit. Et voilà.
Katia Bouchoueva Doucement (!).— Publie.net, coll. "L'Esquif", 93 pages, 12 €


(1) C'est, de très près, le score que peut obtenir un éditeur à compte d'auteur qui ne se mêle pas de publier, on s'en doute, trop de textes pertinents, ou seulement décoratifs. qui nuiraient probablement à son commerce.

(*) Donner, c'est donner ; reprendre, c'est voler.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : http://www.alamblog.com/index.php?trackback/4507

Haut de page