Les Découvertes de M. Queurenbois (chapitre XIV)

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CHAPITRE QUATORZIEME

Où M. Queurenbois découvre le scandale dont les honnêtes gens assassinent les rebelles qui résistent aux règles arithmétiques de vivre, selon le code des convenances, édicté par lesdits honnêtes gens.

— Jetez-moi tous ces bouts d’étoffe tristes et rapiécés. 1 aillez et cousez du bleu, du rose, du jaune, disait M. Queurenbois.
— Me prends-tu pour une chanteuse ? Et crois-tu que j'ai de l’argent à jeter par les fenêtres pour me déguiser en perroquet ? répondait son épouse.
Là-dessus Pélagie entamait, pour l'usage particulier de Louison, la série des truismes de sagesse usuelle, dont les gens qui s’estiment raisonnables se croient obligés de faire, aux générations qui les suivent, l’encombrant et inutile cadeau ; comme si mission leur était dé volue d éteindre la jeunesse sous la cendre de leurs homélies.
Mme Queurenbois commençait à exceller à ce petit jeu des maximes de l’Expérience, et l'ironie peu déguisée de M. Queurenbois ne suffisait à endiguer le flot toujours accru.
Pélagie, certain jour, eut d’ailleurs, à son propos, une révélation qui fut grosse de conséquences.
Par un de ces canaux d’aspect honnête et qui pourtant roulent des eaux empoisonnées, il lui revint aux oreilles la réponse de M. Queurenbois aux deux quêteuses.
Porteuse de cette pierre de scandale, elle revint et affronta son mari de la phrase que voici :
— Je viens d’apprendre une nouvelle frasque de ta part.
— Une frasque, moi, si vertueux ? Tu dois confondre.
— N’essaye pas de m’emberlificoter. Tu as répondu des grossièretés à Mlles de Ratiboisin et de Vancouvert qui étaient venues quêter peur les Pécheresses repenties. — Ah ! c’est cela que tu appelles une frasque ?
— Certainement, les pauvres filles en ont été sens dessus-dessous.
— Il leur en faut peu peur perdre l’équilibre.
— Et elles ont raconté partout que tu les avais reçues avec des paroles de galvaudeux.
— Je leur ai donné pourtant un très sage avis.
Pélagie ne répondit que par le dédain. Elle se haussait vers une conception plus élevée de ses propres opinions. En protestation contre les hérésies maritales, elle se lia avec les deux vieilles filles. Immédiatement circonvenue, elle fut enrôlée, sur-le-champ, dans la cohorte des vertus farouches et des indomptables charités.
Désormais, elle ne parla plus que de scandales. C’était à croire que le scandale fleurissait dans la ville à la façon d’une épidémie de rougeole.
— Je conçois à présent, songea M. Queurenbois. ce que représente le scandale. Ces vierges rancies et ma douce Pélagie m’en apportent la définition.
Le scandale n est que l'irritation des timorés contre les gens qui se permettent de vivre à leur guise, sans les béquilles de leurs préceptes de philosophie quotidienne, et taisant la nique à la morale privée ce sève, qu’ils ont baptisée savoir-vivre, distinction ou éducation modèle.
L'abus des prescriptions d’hygiène m a rendu rebelle aux précautions atmosphériques. La propreté rébarbative de Pélagie m'inspira le désir d un peu de désordre. Sa vertu nouvelle me rendra scandaleux. Je le sens, je le prévois, le démon du scandale fera de moi sa proie. Bien loin de soupçonner un état d'esprit aussi inquiétant, Pélagie d’une pied ferme, par tait à la conquête d’âmes à réformer.
Désormais, elle eut son jour de comité qu'il fallut intercaler parmi ceux des travaux ménagers. Par bonheur, la réunion de ces dames se trouva coïncider avec le second jour de lessive, donc de beefsteack aux frites. Pélagie put concilier ses qualités intérieures et son impérieuse vocation extérieure.
Avec le zèle indiscret des néophytes. Mme Queurenbois entreprit l’édification de tous ceux qui lui tombèrent sous la main.
Berthe fut l'objectif de ses premières armes. La fille qui voyait là besogne moins ennuyeuse que le récurage à fond, devint aussi tôt adepte fervente du rite pélagien.
Fière de ce succès, Pélagie voulut continuer.
Un après-midi, M. Queurenbois rencontra Janton. Une sorte de livrée grisâtre, trop large, I'entortillait. Pour être en bon état de reprise et morceaux, au lieu du pittoresque vêtement habituel du mendiant, l’accoutrement ne s'en montrait pas plus folâtre.
— Comme te voilà beau, Janton, lui dit M. Queurenbois qui soupçonnait, là-dessous, quelque entreprise pélagienne.
— Elles m'ont régénéré.
— Qui, elles ?
— Les femmes, répondit-il d'un grand geste vague.
M. Queurenbois comprit qu*ainsi Janton désignait la cohorte des ardentes prosélytes des repenties et contritions.
— Et ton parapluie ? s'inquiéta M. Queurenbois qui voyait Janton sans son parapluie pour la première fois depuis le jour mémorable du cadeau.
— Elles me l’ont pris, parce qu’elles ont dit que c’était un objet de scandale.
— Le parapluie n’entrait pas dans le programme de ta régénération.
— Il paraît.
— Et qu'est-ce qu elles en ont fait ? — Elles l’ont donné à la Catherine.
— A cette vieille commère rusée et sournoise. Et c’est ça qu'elles appellent de la charité.
Janton cligna de l'œil et s'enquit :
— Et vous, vous n’êtes pas régénéré.
— Pas encore.
— Ça viendra peut-être, mais peut-être sera dur.
— Ça se jacurrait. Et qu'as-tu gagné à laisser régénérer ?
— Janton fit une légère grimace, désigna sa livrée.
— Elles m'ont habillé.
— Ça se voit.
— Puis elles me donnent un pain.
— Et à boire ? Janton fit une grimace plus accentuée.
— Elle vous font avaler une espèce de tisane. de l'herbe quoi !
— De l'herbe régénératrice probablement.
— Faut croire.
— Eh bien ! Janton, voilà de quoi t'offrir un verre de rhum, pour assaisonner la tisane.
— Je veux bien, mais faudra pas leur dire.
— Elles te font peur
— Heu... heu...
Et confidentiel :
— Je ne boirai pas le rhum le jour où elles jabotent dans leur sacré comité. La vieille, elle vient vous renifler sous le nez.
— Alors, sois prudent et rusé.
— Oh ! elles n’y verront rien.
— Parfait. Au revoir Janton, et compte sur moi pour aromatiser la tisane.
Apres Janton, ce fut Louison qui se vit entrependre.
Mais Louison sut esquiver les exhortations.
Elle trouva d ailleurs en M. Queurenbois un défenseur résolu.
— Tu vas laisser cette enfant tranquille, déclara-t-il de ce ton calme qui interdisait à Pélagie l'envie de continuer.
Convertissez toutes les chipies qui acceptent de se laisser faire, catéchisez tous les mendiants qui n'osent pas vous refuser, ramenez au bien les vieilles malignes qui se moquent de vous à gorge déployée.
Soyez ridicules tout à votre aise, si vous y trouvez agrément, mais laissez en repos ceux qui n'ont pas besoin de vos leçons aigries.
Pour toi, Louison, n'aies pas peur d'envoyer promener cette séquelle de dames mûres ou de jouvence!les montées en graine qui, par dépit, se montrent jalouses de ce qui est jeune, beau et joyeux.
L'air véxé de Pélagie était si drôle à voir sur sa figure ronde et rouge, qu’incapable de se retenir. Louison éclata de rire.
Pélagie ne manifesta point son dépit d’une telle inconvenance, mais dans le courant de la semaine elle prévint Louison d’un mot sec, que Mme Queurenbois n’avait plus besoin de services. — Pourquoi Louison n'est-elle pas venue aujourd’hui ? interrogea M. Queurcnbois, ne voyant pas, le jeudi suivant, paraître la jeune fille.
— Je n’ai plus rien à lui donner à coudre.
— Tiens, comme ça, subitement !
— Oui. d'ailleurs, Louison se conduit mal, elle fait jaser.
— Vraiment ?
— Elle s’obstine à fréquenter le fils Paloux.
— Mais, jadis, ne t’intéressais-tu pas à leurs amours ?
— Oh î m’intéresser, tu exagères toujours. Elle m'en parlait, je l’écoutais, voilà tout.
— Et tu excitais, par simple plaisir de te mêler d’un mariage, une imagination de jeune fille aisément troublée.
— Oh !...
— Si, parfaitement. Et maintenant tu t’aperçois que Louison ne renonce pas au sentiment que tu trouvais amusant d’entretenir ?
— La famille Paloux ne veut de Louison à aucun prix.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle n'est pas de leur rang.
— Très bien. Ainsi, non seulement tu adoptes contre Louison le parti des Paloux, la mère Paloux faisant partie de cette catégorie de personnes vertueuses que tu fréquentes et qui vous feraient prendre à tout jamais la vertu en grippe, mais tu retires, froidement, par rancune d un éclat de rire bien compréhensible, le pain de la bouche à une brave fille. Soit. Je te préviens que je réparerai ta sottise.
— Que vas-tu faire ?
— Ce que je vais faire : doter Louison, tout simplement. De la sorte elle pourra épouser son fils Paloux si ça lui chante, ou le renvoyer à sa vénérable mère, ce qu’à sa place je choisirais.
— Tu... Tu...
Pélagie demeura suffoquée et ne trouva rien à ajouter.
M. Queurenbois fit comme il avait dit, et Louison, rayonnante, eut son fils Paloux qui n'était pas un mauvais diable et aimait Louison.
Mais M. Queurenbois venait de découvrir une voie inexplorée, capable de lui procurer des joies ineffables et variées. Avec obstination, persévérance et quelque fantaisie, il se mit à contrarier Jes projets vertueux de Pélagie.
C'est ainsi qu'il hébergea une fille engrossée, chassée de sa place. Il enivra Jantou, lequel causa au sein du comité, en une séance demeurée mémorable, une extraordinaire émotion. Il devint le commensal d'un gentil ménage mis à l'index de la bonne société, parce que la femme se trouvait être une ancienne chanteuse de café-concert. Il faillit faire périr de colère M. Choquant, en approuvant tout haut, devant l'époux fulminant et une nombreuse assistance, une jeune épouse qui, lasse d'être tenue en prison, s'était évadée, il paya l'avocat d'un gosse de l'Assistance coupable du vol d'un porte-monnaie presque vide appartenant à une vieille rentière avare et méchante, et il aida le gosse quand il fut acquitté, à se placer chez de braves gens.
Il devint un objet de réprobation unanime. On en vint à plaindre Pélagie, d'abord à mots couverts, puis, sans ambages, la déclarant mariée à un païen.
Ainsi révélée à son malheureux destin, qui ne lui était pas encore nettement apparu dans toute son horreur, Pélagie commença un lamento entrecoupé de nombreux soupirs qui acquiesçaient aux suppositions les plus tristes, laissant supposer le pire du pire.
Tandis que M. Queurenbois s'épanouissait dans le scandale quotidien, telle une fleur sous une rosée de mai.

(A suivre.)

Les Découvertes de M. Queurenbois (chapitre XIII)

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Les Découvertes de M. Queurenbois (chapitre XII)

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CHAPITRE DOUZIEME CHAPITRE DOUZIEME Où M. Queurenbois découvre que l'état d'être mort accorde au défunt toutes vertus qui lui manquèrent vivant, et que le deuil peut ne révéler qu'externe contrition. De la déconvenue qu'elle jugea offensante pour sa qualité d'épouse légitime, Pélagie gardait, à  […]

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Les Découvertes de M. Queurenbois (Chapitre X)

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